Dépakine: “Un scandale sanitaire qui ressemble à celui du Mediator”

En 2014, 93 000 femmes en âge de procréer prenaient de la Dépakine en France. PHOTOPQR/LE REPUBLICAIN LORRAIN/Julio Pelaez

Une étude estime que plus de 10 000 femmes ont pris de la Dépakine, un anti-épileptique accusé aujourd’hui de provoquer des malformations chez le fœtus, entre 2007 et 2014. Martine Martin, présidente de l’Apesca, affirme pourtant à L’Express que “le chiffre est bien supérieur”.

Un nouveau scandale sanitaire? Le Canard Enchaîné a révélé mardi qu’une étude “alarmante” sur la Dépakine, un anti-épileptique produit par Sanofi, a été “soigneusement cachée aux familles”. Commercialisé en 1967, ce médicament est sur la sellette depuis plusieurs années. En cause: les risques de malformations chez les nouveaux-nés des femmes à qui les médecins l’ont lorsqu’elles étaient enceintes.

Marine Martin, 44 ans, est maman de deux enfants handicapés. Épileptique, elle a pris de la Dépakine pendant ses grossesses. Face au manque d’information, elle lance en 2011 une procédure judiciaire contre Sanofi. “La laboratoire a tout fait pour me décourager et retarder la procédure”, explique à L’Express celle devenue la présidente de l’Apesca (Association d’aide aux parents d’enfants souffrant du syndrome de l’anticonvulsivant). En 2015, un rapport d’expertise établi finalement le lien de causalité entre ce médicament et la maladie de ses enfants. Aujourd’hui, elle se bat pour être indemnisée.

 Combien d’enfants sont victimes de la Dépakine?

Il est très difficile d’avoir des chiffres exacts. En 2014, 93 000 femmes en âge de procréer prenaient ce médicament en France dont 37 000 pour épilepsie et 56 000 pour des troubles bipolaires. L’étude de l’Ansm, que nous avons demandé au ministère de la Santé et que cite Le Canard Enchaîné, révèle que 10 000 femmes enceintes ont pris ce médicament entre 2007 et 2014. Mais la Dépakine est commercialisée depuis 1967, c’est-à-dire 49 ans, donc il est certain que le chiffre est bien supérieur. J’évalue le nombre d’enfants victimes à 30 000.

 Quels sont les risques de la prise de ce médicament?

Les femmes qui le prennent ont 50% de probabilité d’avoir un enfant autiste. On diagnostique également chez les enfants des troubles de l’attention et de la pratique, comme des difficultés à écrire ou à marcher, et des malformations très graves du crâne, du cœur ou de l’appareil uro-génital.

Les dangers pour les nouveaux-nés sont-ils connus depuis longtemps?

Oui, depuis 1967, date du début de la commercialisation de la Dépakine. Au fil des années, il y a eu de nombreuses alertes avec la publication d’études scientifiques. En 1989, un document du ministère de la Santé a établi que ce médicament était toxique pour les femmes enceintes. Mais rien n’a été fait. Depuis 1994, une étude a établi le lien avec l’autisme. Pourtant, il a fallu attendre janvier 2016 pour que cela soit spécifié dans la notice du médicament. Une enquête de l’Igas de février 2016 a, elle, pointé, l’inertie des pouvoirs publics.

Selon vous, ce médicament doit-il être interdit?

Non, il s’agit surtout de bien informer les femmes en âge d’avoir des enfants. J’ai appris l’existence des risques de la Dépakine sur Internet. Aucun médecin ne m’en avait parlé avant. Mais lorsque l’on souffre d’épilepsie, les médicaments sont indispensables et trouver le bon, sans trop d’effets secondaires, est très compliqué. Donc nous demandons surtout que les familles soient mieux informées sur les autres possibilités d’autres moyens de devenir parent, comme par exemple adopter.

L’État a-t-il une responsabilité dans cette affaire?

Ce scandale sanitaire ressemble à celui du Mediator. On connaît les risques depuis longtemps, mais les pouvoirs publics ont accordé des autorisations de commercialisation sans informer les malades des dangers. Selon moi, les premiers responsables restent cependant les laboratoires, notamment Sanofi, qui a délibérément caché les risques sur les grossesses uniquement car le marché est énorme. Aujourd’hui, on travaille actuellement sur un fonds d’indemnisation pour les victimes. J’aimerais que ça aille plus vite. L’État a dit qu’il payerait, mais c’est aussi à Sanofi de le faire.

Source : L’express (Août 2016)