Novartis cherche comment réparer le cerveau…

La simulation informatique n’est pas forcément toujours le meilleur moyen pour expliquer le mécanisme d’action d’un futur médicament.

Bâle abrite l’un des principaux centres de recherche du groupe suisse. Les scientifiques concentrent leurs efforts dans les thérapies géniques et de régénération cellulaire

Virchow 16. Le bâtiment, au bord du Rhin et à quelques centaines de mètres de la frontière française, se situe un peu à l’écart de la large allée centrale du Campus scientifique de Novartis à Bâle. A peine terminé, ce complexe de quatre étages abrite d’étranges machines qui fourniront la clé des médicaments de demain, en particulier dans les thérapies par régénération cellulaire, nouveau domaine de recherche de pointe du groupe pharmaceutique suisse qui compte 6000 chercheurs dont 2000 à Bâle.

Nous sommes au royaume de la «gestion des composés», c’est-à-dire des molécules qui pourront un jour, espèrent les chercheurs, agir sur les mécanismes biologiques qui provoquent des ma­ladies encore incurables, notamment en neurologie (Alzheimer, schizophrénie, autisme, dépressions profondes), ou induisent des phénomènes considérés com­me irré­ver­sibles avec l’âge, com­me la chute des cheveux ou la perte de capacité musculaire.

Au quatrième étage de Virchow 16, derrière une grande baie vitrée sécurisée, trône une petite armoire bleue. Ce robot scientifique qui ressemble à un vulgaire abri informatique ne paie pas de mine. Pourtant, son efficacité et sa rapidité sont redoutables. Il fonctionne 24 heures sur 24 et teste, dans l’expérience en cours, des centaines de molécules mises en relation avec un muscle virtuel en contraction. Le muscle est en effet l’un des organes du corps humain qui ne se régénère pas une fois dégradé ou détruit, ce qu’aimeraient changer les chercheurs.

«Contrairement à l’approche scientifique qui a longtemps été classique, dans cette recherche on ne connaît pas la cible d’une maladie qu’on met en présence d’une protéine. On espère ici parvenir à déterminer ce qui peut conduire, en interaction avec différents composés, à la mort progressive de l’ensemble de l’organe», explique Marc Andreae, chef de l’équipe de «gestion des composés».

La recherche pharmaceutique de pointe, dont la faible productivité est souvent mise en exergue (une molécule sur 10 000 testées aboutit à un médicament mis sur le marché), s’apparenterait-elle donc à une loterie, avec le balayage rapide de molécules pour voir laquelle pourrait éventuellement agir?

Mark Fishman, patron de la recherche du groupe Novartis depuis treize ans, conteste cette vision des choses. «Non. Ce que nous faisons en ce moment est très rationnel. Nous sommes entrés dans une phase très intéressante de la recherche scientifique qui consiste à mieux comprendre le fonctionnement global d’un organe. La cible génétique de la maladie par une protéine interviendra dans un second temps. Nous visons d’abord à déterminer le chemin biologique emprunté pour que se développe la maladie, sans cibler la maladie elle-même. C’est pour cette raison que Novartis a enregistré de nombreux succès, en oncologie notamment. La compréhension du mécanisme de développement d’une tumeur dans un environnement biologique spécifique est plus importante que l’endroit où elle se trouve.»

Cette approche, dite du «path­way», marque de fabrique du docteur en médecine Mark Fishman lorsqu’il a rejoint Novartis, aboutit à l’utilisation d’un même médicament pour différents types de cancers. Car c’est le mécanisme de développement de la tumeur, par exemple par le réveil du système immunitaire (immuno-oncologie) ou la suppression de l’afflux de sang qui «nourrit» la croissance des cellules cancéreuses, qui est perturbé, non un type de cancer spécifique bien localisé qu’on attaquait avant tout à large spectre, notamment par la chimiothérapie.

Cette nouvelle approche est-elle aussi applicable en neurologie, où les besoins de thérapie sont immenses? «Je suis persuadé que cette méthode sera aussi utilisée pour comprendre et traiter les maladies neurologiques, par exemple les mécanismes génétiques qui conduisent à la schizophrénie, à l’autisme ou à la dépression», assure Mark Fishman. Il met beaucoup d’espoir dans la reconstitution de plusieurs types de cellules du cerveau, à base de cellules souches, elles-mêmes tirées de cellules de peau. «Ces cerveaux en miniature ouvrent de nouvelles perspectives de recherche de médicaments», s’enthousiasme Mark Fishman.

La neurologie constitue l’un ­des nouveaux axes de recherche du groupe bâlois. Une division de ­thérapie cellulaire et génique, forte aujourd’hui de 400 personnes, a commencé ses activités le printemps dernier. Le médicament CTL019, très efficace contre un type de leucémie qui touche particulièrement les enfants, élaboré en collaboration avec Carl June, directeur d’une unité de recherche de l’Université de Pennsylvanie, fait partie des recherches de cette unité.

En fin de phase clinique II, il sera probablement soumis l’an prochain pour approbation auprès de la Food and Drug Administration américaine. Il a pour particularité de se baser sur les cellules sanguines du malade. Les lymphocytes T sont prélevés et modifiés génétiquement avant d’être réinjectés au patient. A la suite de cette opération, ils s’intègrent au système immunitaire ainsi remodelé pour attaquer les cellules cancéreuses.

«Nous avons commencé nos ­recherches en thérapie cellulaire avec cette technique dite CAR, mais Novartis met en place de nombreux programmes également en thérapie génique et dans les thérapies dites de régénération cellulaire. L’ingénierie cellulaire est vraiment un domaine prometteur», affirme Usman Azam, directeur de cette division, lors d’un ­entretien mené près de Virchow 16, du nom du fondateur, à la fin du XIXe siècle, de l’anatomie pathologique.

Source : Le temps (Août 2015)

[NDLR] Les blouses blanches comme Novartis “cherchent” à réparer un organe qu’ils connaissent peu (exemple). Dérapage assuré mais subventions préservées..