Les dangers cachés de l’ibuprofène

L’Agence européenne du médicament souligne les dangers cardio-vasculaires de cet anti-inflammatoire non stéroïdien pris à très haute dose. Mais la molécule n’est jamais anodine, même en automédication.

«Vous en connaissez beaucoup, des traitements mortels utilisés pour traiter des pathologies qui ne le sont pas?» Doyen honoraire de la faculté de médecine de Saint-Étienne et auteur, en 1998, d’un rapport ministériel sur la iatrogénie médicamenteuse, le Pr Patrice Queneau est sans concession pour les anti-inflammatoires non stéroïdiens, tels que l’ibuprofène: «Ces médicaments sont très utiles mais ils doivent être utilisés avec précaution, pour des durées courtes et à des posologies adaptées. C’est une indication que doit juger un médecin, à la rigueur un pharmacien pour les spécialités vendues en automédication. Mais en prendre seul et de sa propre initiative, c’est non.»

La recommandation rendue publique lundi par l’Agence européenne du médicament (EMA) est plus nuancée: l’ibuprofène, l’une des molécules les plus utilisées pour la prise en charge de la douleur et de la fièvre, «augmente légèrement le risque de problèmes cardio-vasculaires, comme l’infarctus ou l’accident vasculaire cérébral (AVC), chez les patients prenant de fortes doses» (au moins 2400 mg par jour, soit la dose maximale autorisée, double de la dose habituellement utilisée). Des risques déjà mis en exergue en 2008 par les autorités françaises dans une recommandation de l’Agence du médicament (ex-Afssaps, aujourd’hui ANSM).

«Ce risque est connu»

L’avis de l’EMA vise uniquement les formulations avalées ou injectées, et non les gels ou spray appliqués sur la peau. Le risque posé par l’ibuprofène est, selon l’agence européenne, le même que pour les autres anti-inflammatoires non stéroïdiens (AINS) et concerne également le dexibuprofene, un médicament similaire à l’ibuprofène mais dangereux à une dose plus faible (dès 1 200 mg par jour).

«Ce risque est connu avec tous les AINS, précise le Pr Jacques Blacher, cardiologue et épidémiologiste à l’Hôtel-Dieu (Paris). Ils augmentent tous le risque cardiovasculaire, mais pas dans les mêmes proportions. Celui qui l’augmente le moins est le naproxène.» Quant à l’ibuprofène, il serait, selon une méta-analyse publiée en 2011 dans le British Medical Journal, associé au plus fort risque d’AVC. «Selon cette étude, l’analyse des décès toutes causes montrait qu’un patient sous ibuprofène avait 77 % de risques de plus de mourir qu’un patient prenant un placebo, ajoute le Pr Blacher. Cela donne le vertige!»

Bénéfices supérieurs aux risques

«Le Comité pour l’évaluation des risques en matière de pharmacovigilance conclut que les bénéfices de l’ibuprofène sont supérieurs aux risques», précise l’EMA dans son communiqué. Mais les fortes doses «devraient être évitées chez les patients avec de sérieux problèmes cardiaques ou circulatoires (…) ou chez ceux ayant déjà eu une attaque cardiaque ou un AVC». Les médecins doivent donc être vigilants, ajoute l’agence, aux facteurs de risques de leurs patients avant d’initier un traitement à long terme, notamment «l’usage du tabac, l’hypertension artérielle, le diabète et l’hypercholestérolémie».

D’aucuns considèrent pourtant que le risque ne commence pas aux prescriptions extrêmes. «On sait qu’avec les anti-inflammatoires non stéroïdiens il y a un effet dose et un effet temps de prescription, explique le Pr Blacher. Il faut donc toujours recommander la dose minimale efficace, le moins de temps possible. Mais le risque augmente même avec une petite dose prise pendant un temps très court», d’autant plus lorsque le patient est âgé et/ou fragile. «Chaque année, plusieurs centaines de personnes meurent après avoir pris des AINS, et pas toujours à forte dose», accuse le Pr Queneau. Outre les dangers cardio-vasculaires, le médecin insiste sur les risques rénaux, «avec un effet dose dépendant certain», et les risques d’hémorragies en particulier digestives qui sont «assez aléatoires, même si la durée de prescription augmente le risque».

Or, souligne Patrice Queneau, l’ibuprofène est très consommé en automédication et «de façon plus ou moins masquée. En comparaison, la mortalité au paracétamol est absolument limitée et la marge de sécurité très importante. Alors que l’on peut mourir à cause des AIN, y compris à des doses antalgiques».

Source : Le Figaro 13/04/2015