Cassien, six principes de vie

Chemin de Vie. Le quotidien se tient rarement à la hauteur de nos désirs et de nos aspirations. Saint Jean Cassien le sait et il rappellera à ses disciples les enseignements de l’Évangile en y introduisant des conseils issus de sa longue expérience et de la tradition de ses pères.

Ces principes sont au nombre de six :

L’amitié est un bien plus précieux,
ne rien lui préférer de matériel.

Ne jamais imposer sa volonté propre.

Tout ce qui est utile et nécessaire
passe après l’amour et la paix.

Pour aucun motif, ne jamais se mettre en colère.

Considérer comme siens les défauts
ou les péchés de l’autre.

Penser que chaque jour
nous pouvons émigrer de ce monde.

1. L’amitié est un bien plus précieux,
ne rien lui préférer de matériel.

L’amitié entre des êtres ne durera pas longtemps si chacun fait passer son confort, ses richesses ou sa santé avant le bonheur de l’autre. Cassien demande de ne rien préférer à l’affection de l’autre. La possession ou l’appropriation de biens matériels peut être un obstacle à une bonne entente. « Rien de ce qui est à moi qui ne t’appartienne ; rien de ce qui est à toi qui ne t’appartienne » ; telle pourrait être la règle, ou en plus bref, « tout ce qui est à moi est à toi », mais jamais « tout ce qui est à toi est à moi », à moins que tu ne me donnes ou ne le partages. « Ceci est à moi », là commence l’enfer, « ceci est à toi », là commence le paradis, disent les anciens, fidèles en cela à l’utopie des Actes des apôtres : « la multitude des fidèles n’avaient qu’un coeur et qu’une âme, nul ne disait sien ce qu’il possédait mais tout était bien commun entre eux ».

Cassien reviendra souvent sur cette vertu de détachement ou de « lâcher prise », qui fait de la libre circulation des biens matériels une expression de la justice et de l’amour qui peut régner entre les hommes. Considérer le bien commun comme son bien propre et le plus privé comme un bien commun : on retrouvera ce même esprit dans la règle de saint Benoît.

2. Ne jamais imposer sa volonté propre

Entre amis il n’y a jamais de « tu dois » ou de « il faut », mais seulement « si tu veux », « si tu peux ». Jésus ne considérait-il pas le jeune homme riche comme son ami quand il lui dit : « Si tu veux, vends tout ce que tu possèdes, donne-le aux pauvres… si tu veux, viens, suis-moi. »

Il n’y a pas d’amour en effet sans liberté, l’amour ne veut pas l’autre à soi, il veut l’autre à lui. Ainsi, dans le Cantique des cantiques, le Bien-aimé dit à Bien-aimée non pas « viens vers moi », mais « va vers toi même », de même que Dieu dit à Abraham non pas « viens vers moi » mais « va vers toi‑même ».

Cassien voudrait nous montrer une voie par laquelle nous pourrions sortir de la relation « dominant-dominé », « maître-esclave », qui conditionne plus ou moins inconsciemment la plupart de nos relations. S’il n’y a pas d’amour qui ne soit respect ou désir de la liberté de l’autre, cela suppose de la part de chacun grande et forte humilité : « Ne jamais se considérer supérieur à l’autre, au contraire l’estimer plus avisé, se montrer avide de ses conseils. »

Il ne s’agit pas ici de jouer une comédie hypocrite, mais de se rappeler que l’autre, quel qu’il soit, a toujours quelque chose à nous enseigner, ne serait-ce que le sens de l’altérité ; tout ce qui est non moi m’enseigne en m’élargissant, en me faisant aller au-delà des limites de ma compréhension. On ne peut opposer une pensée contraire, poser un avis complémentaire ou contradictoire que si l’on a d’abord commencé à écouter l’autre.

D’ailleurs, tant qu’on ne l’a pas écouté, il ne peut pas nous entendre. Il est bon de se rappeler ici la réponse de cet Ancien à qui un jeune disciple demandait : « Père, enseigne-moi, dis-moi une parole… »
– « Qui suis-je pour t’enseigner ! mais si tu veux, demeure avec moi et ce que je fais, tu peux le faire. » Qui suis-je pour prétendre imposer ma volonté à autrui ?

3. Tout ce qui est utile et nécessaire
passe après l’amour et la paix.

Cassien ne fait ici que redire les paroles de l’ Evangile : « C’est à l’amour que vous aurez les uns pour les autres qu’on vous reconnaîtra pour mes disciples », à rien d’autres ! Votre habit, vos richesses ou votre pauvreté, vos diplômes, votre beauté, votre nom, vos pouvoirs, tout cela n’est rien si vous n’avez pas l’amour.

C’est aussi le message de l’épître de Paul aux Corinthiens : « […] quand j’aurais le don de prophétie et que je connaîtrais tous les mystères et toute la science, quand j’aurais la plénitude de la foi, une foi, une foi à transporter les montagnes, si je n’ai pas l’amour, je ne suis rien. Quand je distribuerais tous mes bien en aumônes, quand je livrerais mon corps aux flammes, si je n’ai pas l’amour, je ne suis rien » (I. Cor. XIII).

La seule raison d’être d’une communauté chrétienne est de mettre de l’amour au monde et de montrer qu’il est possible de vivre ensemble sans se déchirer, s’envier, se jalouser, se détruire… Nous sommes ensemble pour nous construire les uns les autres, nous « édifier ». De la santé et de la beauté de chaque pierre dépendent la solidité et la beauté de tout l’édifice. Pour qualifier le genre d’amitié qui unit les moines, Cassien lie ensemble deux termes que nous avons tendance à opposer : amour et tranquillité. « Ne rien préférer à l’amour et à la paix ». Dans le monde, on peut aspirer à la solitude et à la tranquillité, mais c’est souvent en oubliant ou en se dispensant d’aimer ; dans le monde, on peut aussi rechercher l’amour, mais alors, adieu la tranquillité.

Pour que l’amour soit tranquille et que la tranquillité soit aimante, nous devons avoir « le coeur pur », et tel est bien le but de tous les exercices du moine, tel est bien ce qu’il demande dans son incessante prière. « Seigneur, viens à mon aide », « Apprends-moi à aimer comme Tu as aimé, car celui qui n’aime pas demeure dans la mort. Celui qui aime demeure en Dieu et Dieu demeure en lui, car Dieu est Amour » (cf. la première épître de Jean).

4. Pour aucun motif, ne jamais se mettre en colère

Comme Evagre qui l’inspire, Cassien redoute par dessus tout la colère, non seulement parce qu’elle peut devenir meurtrière, mais « parce qu’elle rend l’homme comme un démon », c’est à dire un aliéné, un homme qui n’est plus lui même. Elle est signe également d’immaturité, car la colère, comme l’impatience, vient du fait que l’on accepte pas l’autre tel qu’il est.

« Que le soleil ne se couche pas sur votre colère », disent les Anciens, ou vous dormirez mal et ferez des cauchemars (symptômes de la colère rentrée) ; mais plus important, cette dernière vous sépare de Dieu, elle vous empêche d’aimer, elle fait fuir la tranquillité du coeur et vous rend incapables de remplir votre office, qui est de prier. La rancune, la rancoeur ont pris la place du Christ en vous, vous êtes « possédés ». Cassien cite alors l’Evangile : « Si lorsque vous présentez votre offrande à l’autel, il vous souvient que votre frère a quelque chose contre vous, laissez là votre offrande à l’autel et allez d’abord vous réconcilier avec votre frère puis venez présenter votre offrande à l’autel. »

Une forme de colère et d’impatience sur laquelle insiste peut-être moins Cassien est le « jugement ». Il n’y a pas de vie commune entre des êtres qui n’arrêtent pas se juger, de se jauger et de se comparer les uns les autres. Les avertissements du Christ sont nets : « Ne jugez pas pour n’être pas jugés, car du jugement dont vous jugez vous serez vous-même jugés… Qu’as à regarder la paille qui est dans l’oeil de ton frère, tu ne vois pas la poutre qui est dans le tien… Si tu dis à ton frère crétin, tu en répondras au Sanhédrin et si le traites de renégat, tu en répondras dans la géhenne du feu… ». (Cf Mathieu 5,21).

« Il est mort l’accusateur de nos frères », tel est le signe auquel on peut reconnaître un coeur pur : il n’accuse plus, il est « délivré du mauvais ». Il peut regarder ses frères sans les juger, tels qu’ils sont. C’est à partir d’un regard par lequel on ne se sent pas jugé que l’on peut s’accepter soi-même et alors changer à partir de ce que l’on a accepté de soi.

5. Considérer comme siens les défauts
ou les péchés de l’autre

C’est une règle d’or au désert : « Ne jamais accuser les autres, toujours s’accuser soi-même. »
Non par sordide culpabilité ou par masochisme, mais pour découvrir l’efficacité non violente d’une telle méthode. Si j’aime mon prochain comme moi-même, tout ce que j’observe en lui, je peux l’observer en moi : « Nous sommes un même corps, membres les uns des autres. » Si je veux corriger quelque chose en lui, je dois commencer par le corriger en moi. Tel défaut que je redoute en mon ami, je dois le vaincre en moi.

Il s’agit d’une sorte de « réflexologie » spirituelle. La réflexologie, au niveau physiologique, part du principe qu’agir sur un membre ou un élément du corps, c’est agir sur tout le reste du corps : un massage très précis de l’oreille peut avoir, par exemple, une influence sur le foie ou les reins. Tel est aussi, en quelque sorte, l’enseignement des Pères : se changer soi-même avant de vouloir changer les autres : « Tu vois l’orgueil chez ton frère ? Arraches-en toutes les racines en toi ; de la cupidité ? Regarde où est ton désir ; de la violence ? Veille à tes mains qui se crispent, à tes pensées qui assassinent. » Paul Valéry disait : « Si nos yeux se changeaient en pénis ou en revolver, les rues seraient vite pleines de cadavres et de femmes enceintes… »

Lorsque le coeur s’élargit, il se sent même « responsable de tout et pour tous ». Cassien se souvenait de l’enseignement de Jean-Chrysostome : « Le pain qui pourrit dans ton armoire, c’est le pain que tu voles à celui qui a faim, les chaussures que tu gardes dans tes coffres, ce sont celles que tu voles au va-nu-pieds… Tu as des garages pour tes chars et tes chevaux et tu n’as pas une chambre pour le pauvre qui frappe à ta porte…»

Lutter contre les injustices qui sont dans le monde, c’est commencer par lutter contre tout ce qu’il y a d’injustice en nous mêmes. Peut-être était-ce dans ce sens et non comme une justification de l’égoïsme, qu’il fallait comprendre le proverbe « Charité bien ordonnée commence par soi-même ». Changer la terre, c’est d’abord cultiver, labourer, ensemencer le morceau de terre qui nous a été confié. Si l’on en croit les physiciens et les théories contemporaines sur l’interconnexion de toutes choses, il n’y a rien de moins égoïste que de travailler à son salut, c’est à dire à la libération de ses égoïsmes : la sainteté d’un seul profite à la sainteté de tous. Il n’était pas mégalomaniaque, cet ermite dans sa grotte, qui répondit un jour à la question « Que faites-vous ici ? » : « Je remets de l’ordre dans l’univers ».

Soigner les défauts de l’autre ou du monde en soi, ne manque pas non plus de bon sens, puisque notre corps, notre souffle, nos pensées, nos sentiments sont les lieux de l’univers sur lesquels nous pouvons avoir quelque influence ou quelque pouvoir sans s’arroger de droits sur l’autre. « A celui qui se juge lui-même et ne juge pas son frère sera épargné le jour du jugement », disent encore les Anciens ; Cassien se fait ici leur écho.

6. Penser que chaque jour
nous pouvons émigrer de ce monde.

Curieusement, c’est la pensée de notre mort prochaine qui peut selon Cassien, aviver notre désir d’aimer. La vie est courte, il ne nous reste qu’aujourd’hui pour aimer ; la proximité de la mort, c’est aussi ce qui donne le sens au moment présent. Le verbe aimer ne peut se conjuguer qu’au présent ou à l’absent. Dire à quelqu’un qu’ « on l’a aimé », cela veut dire qu’on ne l’aime plus ; lui promettre
qu’ « on l’aimera », cela veut dire qu’on ne l’aime pas encore. L’amour ne supporte pas de délai ou de nostalgie : on n’aime ou on aime pas, le coeur est ouvert ou il ne l’est pas. Pour Cassien, le démon c’est celui qui nous vole l’instant présent, c’est à dire l’instant favorable (le Kairos) ; chaque instant est en effet une occasion unique, irremplaçable, d’aimer et d’être conscient. Il définit ainsi l’Amour comme la faculté suprême d’ « être présent à ce qui est présent », et de vivre ainsi comme Abraham, « en Sa Présence », dans le présent éternel de Dieu. Est-ce possible ?

Pour Cassien, c’est parce que nous sommes incapables d’aimer par nous mêmes, que nous avons besoin du monastère, cette « école de l’Amour », dira-t-on plus tard (Saint Bernard), cet hospice, cet hôpital où le coeur livré aux soins de la grâce et aux conseils des anciens pourra guérir, redevenir, instant après instant, « capable d’Amour », et par là même capax Dei, « capable de Dieu ».

Les collations de Jean Cassien ou l’unité des sources (Extrait)

Albin Michel / Cerf ©1992

Saint Cassien ( R 365 V 435)

Jean Cassien était considéré au Ve siècle comme l’une des principales figures de l’Eglise avec saint Augustin et comme un représentant autorisé de la Tradition, qu’il avait recueillie à Constantinople le auprès de saint Jean Chrysostome (“Bouche d’Or”), et en Egypte et Syrie auprès des premiers moines du désert. C’est à l’âge de dix-huit ans qu’il part, avec son grand ami Germain, pour un long pèlerinage aux sources de l’Orient chrétien, au cours duquel les deux vagabonds de Dieu vont s’entretenir avec les maîtres les plus réputés du monachisme naissant. Jean-Yves Leloup nous présente dans le livre les Collations, des entretiens passionnants sur des thèmes comme l’amitié, la pureté de coeur, la prière, l’ascèse et la contemplation, qui constitueront le fondement spirituel des monastères que Cassien développera ensuite en Gaule, méritant ainsi le nom de “Père de l’Eglise de France”.