Padre Pio, le stigmatisé.

Résumer la vie de Padre Pio (1887-1968) tient de la gageure par la dimension même du personnage et de son existence. Dans la vie de Padre Pio, le surnaturel surabonde : visions, guérisons miraculeuses, bilocation, incendium amoris, odeur de sainteté, don des langues, prédictions, sans parler des stigmates qui ont été, pendant très exactement cinquante années, la manifestation la plus éclatante, la plus visible du surnaturel de sa vie.

Pietrelcina est un modeste bourg de l’Italie du sud. Une des plus vieille bâtisses est celle de la famille Forgione, Vico Storto Valla. C’est là qu’est né le 25 mai 1887 à cinq1 heures de l’après-midi Padre Pio, Francesco Forgione à l’état civil. La famille n’était point pauvre. Les Forgione étaient propriétaires de leur habitation et de leur terre. Certes la petite propriété familiale ne permettait pas aux Forgione et à leurs cinq enfants de mener une vie bourgeoise. Grazio, le père Forgione cultivait du blé et du maïs. Giuseppa, son épouse l’accompagnait à l’époque des moissons. Tous les soirs en rentrant de la ferme, la famille s’arrêtait à l’église pour réciter l’angélus. Une vie de travail et de simplicité. Par deux fois, pourtant, Grazio Forgione devra quitter l’Italie, sa terre ne lui rapportant pas assez d’argent pour faire vivre sa famille. Il ne pouvait être question que les siens l’accompagnent ou viennent le rejoindre. C’était un exil temporaire accepté, fréquent chez les paysans italiens de la fin du siècle dernier. Padre Pio dira souvent avec émotion que son père a dû s’exiler à deux reprises pour qu’il puisse devenir capucin.

Francesco Forgione n’était point un enfant turbulent. A neuf ou dix ans, il préférait regarder les images des livres de piété plutôt que de jouer avec ses camarades : Je ne veux pas aller avec eux, disait-il, parce que ce sont des blasphémateurs. Il pouvait rester des heures assis à la porte de l’église attendant l’ouverture des portes ; il aimait, tous les matins et tous les soirs, visiter Gesù et la Madonna, selon son expression. A vrai dire, la religion était la respiration quotidienne de la famille Forgione.

A l’âge de neuf ans, une fête religieuse marqua profondément le jeune Francesco, elle lui fit découvrir la puissance que pouvait avoir une supplication sincère. Vers la fin de la cérémonie, se trouvait une jeune mère qui implorait avec véhémence la guérison d’un enfant difforme qu’elle tenait dans ses bras et qu’elle semblait tendre à une statue représentant le saint patron de la ville d’Altavilla. francesco retint son père qui voulait sortir de l’église. Simple curiosité d’enfant ou désir d’unir ses prières à celles de la désespérée ? A un moment, la mère lança son enfant sur l’autel. Si tu ne veux pas le guérir, dit-elle, alors reprends-le ! A la surprise de toute l’assistance, le petit être tordu retomba sur ses pieds et guéri, marcha pour la première fois de sa vie…

Cet épisode extraordinaire étonna le jeune Francesco. Pourtant lui-même, depuis plusieurs années déjà, connaissait une vie intérieure tout aussi étonnante. Dès son plus jeune âge, il reçut la grâce de fréquentes visions de la Vierge et bénéficia de la présence visible de son ange gardien. Lui croyait qu’il s’agissait de phénomènes ordinaires donnés en partage à tous les croyants !

A l’âge de 11 ans, Francesco décida d’entrer chez les capucins. Pourtant, ce passage à la vie religieuse ne fut pas sans obstacles. Depuis l’âge de cinq ans, le diable se présentait souvent à Francesco, la nuit, sous des formes menaçantes et horribles. Un prêtre de Pietrelcina, raconte : plus d’une fois Francesco, revenant de l’école, m’a dit que, arrivé à la maison, il trouvait sur le seuil un homme habillé en prêtre qui ne voulait pas le laisser passer. Alors Francesco s’arrêtait ; une créature (un jeune garçon) pieds nus arrivait et faisait un signe de croix, le prêtre disparaissait et Francesco, tranquille, entrait chez lui.

L’adolescent Francesco qui s’apprête à rentrer chez les capucins a une santé fragile. A partir de sa neuvième année, il a entamé un cycle de maladies qui ne s’arrêtera pas, jusqu’à sa mort. La somme incroyable des maladies du Padre Pio et des souffrances physiques qu’il a endurées est un aspect mystérieux de sa mission dans notre temps.

Sa première vision eut lieu dans les derniers jours de l’année 1902 alors qu’il méditait sur sa vocation et son prochain départ pour le couvent. Il vit à ses côtés « un homme majestueux d’une rare beauté, splendide comme le soleil. Celui-ci le prit par la main et lui dit : “viens avec moi, parce qu’il faut que tu combattes un valeureux guerrier.”

Il le conduisit dans une très vaste campagne. Là était rassemblée une grande multitude d’hommes qui étaient divisés en deux groupes. D’un côté étaient des hommes au visage très beau et vêtus de blanc, purs comme de la neige ; de l’autre, c’était le second groupe, il vit des hommes à l’aspect horrible et vêtus de noir, comme des ombres». Le personnage «splendide comme le soleil» qui l’accompagnait l’engagea à combattre «un homme de taille démesurée qui touchait de son front les nuages», horrible lui aussi. Francesco pria son compagnon de lui épargner ce combat, mais en vain. Celui-ci promit seulement de l’aider et ajouta : « Je ne permettrai pas qu’il t’abatte.»

Le combat fut terrible. Grâce à l’aide du personnage lumineux, Francesco, néanmoins l’emporta et mit en fuite son horrible adversaire. « Une couronne d’une rarissime beauté, que l’on ne peut réussir à décrire» fut alors posée sur sa tête puis rapidement retirée. Celui qui l’avait engagé à combattre lui dit qu’une couronne plus belle encore lui était réservée, que le personnage avec lequel il venait de combattre reviendrait toujours à l’assaut et que Francesco ne devrait pas craindre ces assauts ni douter de l’issue des combats : il serait vainqueur.

Le 5 janvier, tous les documents nécessaires à l’entrée au couvent étaient rassemblés. Dans la nuit du 5 au 6, une autre vision vint conforter Francesco. Il vit et entendit Jésus et la Vierge Marie qui l’encouragèrent une fois encore et lui prodiguèrent des paroles de réconfort et d’affection.

La vie au noviciat était rude. Le 25 janvier 1904, fra Pio quitte le couvent de Morcone pour se rendre au couvent de Sant’Elia à Pianisi pour y terminer ses études secondaires. Commença une longue période de manifestations et de persécutions diaboliques. Le diable ne devait-il pas s’opposer par tous les moyens à une vocation religieuse qui allait étonner le monde entier et amener à se convertir un nombre incalculable de personnes ?

Le diable, «grand artisan d’iniquités» selon la définition de Padre Pio, est aussi maître d’artifices et de tromperies. Une fois c’était le lit de Padre pio qui était renversé par une main invisible, une autre fois, ses livres étaient déchirés ou son encrier jeté contre le mur alors qu’il était seul dans sa cellule. plus tard, ce seront les lettres qu’il recevra de ses directeurs spirituels qu’il trouvera entièrement blanches ou au contraire maculées de taches d’encre quand il ouvrira l’enveloppe. En ce dernier cas, un seul recours : asperger les lettres d’eau bénite et instantanément les lignes réapparaissaient.

Autre épisode de cette époque, comme l’envers des manifestations diaboliques : la première expérimentation du phénomène de bilocation ou dédoublement. C’était le 18 janvier 1905, fra Pio raconte : « Alors que j’étais au chœur avec frère Anastasio, il était environ 23 heures, je me retrouvais tout à coup dans une maison bourgeoise où le père était en train de mourir, en même temps qu’une enfant naissait. « Alors la très sainte Vierge Marie m’apparut et me dit : «Je te confie cette créature. C’est une pierre précieuse à l’état brut : travaille-la, polis-la, rends la plus lumineuse possible parce qu’un jour je voudrai m’en orner. Ne doute pas, c’est elle qui viendra vers toi, mais d’abord tu la rencontreras à Saint-Pierre.’ Après ceci je me retrouvais à nouveau au choeur.»

La suite de l’histoire est tout aussi etonnante. Giovanna Rizzani, dont Padre Pio avait assisté à la naissance ce 18 Janvier 1905, se rendit à la basilique Saint-Pierre de Rome un après-midi de l’année 1922 et se confessa à un capucin, qu’elle ne connaissait pas, et qui lui conseilla d’aller à San Giovanni Rotondo. Elle s’y rendit et quelle ne fut pas sa surprise de reconnaître en Padre Pio le capucin qui l’avait confessée à Saint-Pierre ! Padre Pio l’étonna encore plus quand il lui révéla avoir assisté à sa naisssance, à Udine, et qu’il lui décrivit en détail le logement qui l’avait vue naître. Giovanna Rizzani deviendra tertiaire franciscaine et une fidèle fille spirituelle du Padre Pio.

Fra Pio termina sa deuxième année de philosophie et, les 9 et 10 Octobre 1907, il en passa avec succès les examens. C’est au couvent de Serracapriola qu’il commença l’étude de la théologie sous la direction du père Agostino da San Marco in Lamis. Celui-ci allait devenir, en parallèle avec le père Benedetto, son directeur spirituel, jusqu’en 1922, et le témoin d’un itinéraire mystique peu ordinaire. En fait, près de 7 ans, le jeune capucin malade va résider à Pietrelcina avec, de temps en temps, de vaines tentatives pour réintégrer un couvent. Le 18 Juillet 1909, fra Pio fut ordonné diacre par Mgr Benedetto Maria Della Camera, évêque de Termopoli.

«tout bien réfléchi, tout compte fait, le P. Agostino conseillait au frère Pio de rentrer dans son pays, d’y travailler, quitte, plus tard, quand sa santé serait rétablie et sa vocation confirmée à revenir frapper à la porte du couvent… où on l’accueillerait, bien sûr, à bras ouverts.»

«Tandis qu’il parlait, le frère Pio, d’abord attentif, était de plus en plus abasourdi d’entendre son directeur spirituel lui tenir ces propos qui ressemblaient si peu à tous ceux qu’il lui avait tenu jusqu’ici. Intérieurement donc, il appelait le secours divin. Soudain il eut comme une illumination, il profita d’une pause de son prolixe interlocuteur et lui dit : ‘Vous le savez, mon père, pour moi il n’y a que la volonté du Seigneur qui compte. Eh bien ! pour me raffermir dans cette disposition, quoi qu’il arrive, je vous demande de vous écrier, bien fort, avec moi : Vive Jésus !’

Il n’en fallut pas plus pour que le visiteur s’évanouît en fumée, laissant après lui en souvenir une odeur nauséabonde.»

Ce qui était nouveau dans cette tentation diabolique de quitter le monastère est que Satan, pour être plus convaincant, ait pris le visage du père Agostino. Au vrai, Satan peut revêtir mille formes, utiliser mille moyens extraordinaires mais toujours «les prestiges diaboliques sont accomplis en utilisant simplement les lois et les éléments naturels». Satan n’est point un maître absolu. «Il trompe, il aveugle, il corrompt, il fait prendre le faux pour le vrai, le mal pour le bien en ‘se donnant l’apparence d’un ange de lumière’ (II Cor., XI,14)… Son empire n’est pas despotique, mais requiert l’acquiescement des intéressés ; il ne force pas, il propose, il suggère, il persuade, il enjôle […] Du reste, à l’intérieur de l’individu, il trouve un complice, la nature, surtout depuis qu’il l’a fait déchoir de l’état d’intégrité : il en exploite les mauvais instincts et les passions.». Et quand le sujet est trop résistant, comme dans le cas de fra Pio, alors le diable emploie les astuces les plus subtiles.

En Janvier 1910, fra Pio, de plus en plus inquiet pour sa santé, demanda à ses supérieurs à être ordonné prêtre par anticipation. Fra Pio craignait de mourir avant d’avoir été ordonné. Le mercredi 10 Août enfin, il était ordonné prêtre à Benevento par Mgr paolo Schinosi. Sur les images de son ordination sacerdotale, il avait fait imprimer ces lignes :

Jésus,
mon soufle et ma vie,
aujourd’hui en tremblant
je t’élève
dans un mystère d’amour,
qu’avec toi je sois pour le monde
Voie, Vérité, Vie
et pour toi prêtre saint
victime parfaite.

Ces lignes le jour de son ordination pourraient résumer ce que va être désormais l’existence de Padre Pio. Père Pio allait demeurer à Pietrelcina jusqu’en Février 1916. Sa maladie pulmonaire ne cessait de s’aggraver et de se compliquer par d’autres maux inexpliqués et inguérissables. Il y avait les souffrances morales et les tentations spirituelles qui redoublaient. En juillet 1916, Padre Pio entrait au couvent de San Giovanni Rotondo, il ne le quittera plus jusqu’à sa mort, cinquante deux ans plus tard ; le 20 septembre 1918, il recevait les stigmates, marques du Seigneur, plaies qui seront sanglantes pendant très exactement cinquante années.

A San Giovanni Rotondo, des foules énormes de pèlerins viendront voir ce premier prêtre stigmatisé de l’histoire de l’Eglise, assister à sa messe, prier, se confesser à lui, demander son conseil. A bien des égards, ce séjour de Padre Pio à Pietrelcina, dans son pays natal ; séjour de près de sept années avant son entrée à San Giovanni Rotondo et sa stigmatisation, à la veille d’une mission de conversion et de guérisons qui devait lui attirer, selon le mot du pape Paul VI, «une renommée et une clientèle mondiales», ce séjour obscur à Pietrelcina ne rappelle-t-il pas invinciblement les «années obscures» que vécut Jésus à Nazareth, auprès de sa mère lui aussi, avant d’aller porter au monde l’Evangile de Dieu et de subir, à cause de cela, la Passion ?

Les foules qui accourront à San Giovanni Rotondo seront avant tout attirées par deux actes de Padre Pio : sa messe et la confession, les deux sacrements où le prêtre se montre le plus comme un «autre Christ». Padre Pio, toute sa vie, eut la grâce de vivre réellement les messes qu’il célébrait. A chaque moment de la liturgie, il revivait un moment de la Passion du Christ : la Flagellation et l’Offrande de soi à l’Offertoire, le Sacrifice, la Crucifixion et la Mort au moment de la Consécration, enfin la Vie en Dieu au moment de la Communion.

A ses directeurs spirituels, très tôt, il a fait part de cette union à Dieu pendant les messes : «…Les battements de mon coeur, alors que je me trouve avec le Saint-Sacrement, sont très violents. Il me semble parfois qu’il voudrait sortir de la poitrine. A l’autel je sens parfois un tel embrasement de toute ma personne que je ne puis le décrire. Le visage surtout me semble s’enflammer tout entier. Quels sont ces signes, mon Père je l’ignore.» Un autre jour, il révèle : «la Vierge Marie m’a, elle-même, accompagné à l’autel ce matin»…

Pourtant, le diable ne cessait pas d’accabler Padre Pio. Mystères divins où la souffrance et l’amour sont indissociables, prodigués ensemble. Padre Pio l’entendait ainsi quand il écrivait : «…Croyez, mon Père, que je me réjouis des souffrances. Jésus lui-même veut mes souffrances ; il en a besoin pour les âmes.» Par les mystères de la compensation spirituelle et de la communion des saints, chaque souffrance vaut un bien spirituel et permet de racheter une âme. Ces attaques du démon furent aussi, dans l’ordre divin, la réponse immédiate du Seigneur à une demande de Padre Pio faite en Novembre 1910 : s’offrir comme victime. Il expliquait ainsi au père Benedetto sa décision spirituelle : «Depuis longtemps, j’éprouve un besoin, celui de m’offrir au Seigneur comme victime pour les pauvres pécheurs et pour les âmes du Purgatoire».

Cette offrande de soi fut agréée – ô combien ! – par le Seigneur puisqu’il laissa dès lors se déchaîner sur Padre Pio, victime consentante, une somme incalculable de persécutions diaboliques.

Padre Pio savait bien qu’à la fin le Seigneur serait victorieux du Démon. Dans l’ordre divin, rien n’est gratuit. Les souffrances servent toujours à un bien, le nôtre ou celui d’autrui.

Padre Pio, s’il souffrit de ces vexations diaboliques, qui ne duraient jamais plus d’un quart d’heure, était promptement consolé par des apparitions de Jésus, de la Vierge Marie, de son ange gardien, de saint François d’Assise et d’autres saints. Apparitions ou, plus exactement semble-t-il, visions extatiques qui survenaient deux ou trois fois par jour et duraient une heure ou deux chacune. Dans ces extases, Padre Pio interpellait Jésus, comme seules les âmes simples et confiantes osent le faire : « O Jésus, convertis cet homme ! « demandait-il pour telle âme qui lui avait été recommandée. «Tu veux le punir ? demandait-il à propos de tel autre. Non, Jésus… Punis-moi… Tu ne dois pas le punir ! Je ne t’ai pas dit que je voulais m’offrir pour tous ?»

Par lettre à ses directeurs spirituels, Padre Pio confiait encore une terrible vision, c’était le 28 Mars 1913, vendredi saint, qui révélait l’existence d’une Eglise souvent tiède et indifférente au Salut, même parmi ses ministres :

«Vendredi matin j’étais encore au lit, quand Jésus m’est apparu. Il était en piteux état et défiguré. Il me montra un grand nombre de prêtres réguliers et séculiers, parmi lesquels divers dignitaires ecclésiastiques ; certains étaient en train de célébrer, d’autres se paraient des vêtements sacrés et d’autres encore les enlevaient.

«La vue de Jésus dans l’angoisse me fit une grande peine, aussi je voulus lui demander pourquoi il souffrait tant. Je n’eus aucune réponse. Mais son regard se porta sur ces prêtres ; peu après, horrifié et comme s’il était las de regarder, il détourna son regard et alors le leva vers moi, à ma grande douleur, je vis deux larmes qui coulaient sur ses joues. Il s’éloigna de cette foule de prêtres avec une expression de dégoût sur le visage et s’écria : ‘Bouchers !’ Et se tournant vers moi il dit : ‘Mon fils, ne crois pas que mon agonie n’ait duré que trois heures, non ; je serai en agonie jusqu’à la fin du monde à cause des âmes que j’ai le plus comblées. Pendant le temps de mon agonie, mon fils, il ne faut pas dormir. mon âme est à la recherche de quelques gouttes de pitié humaine, mais hélas on me laisse seul sous le poids de l’indifférence. L’ingratitude et le sommeil de mes ministres me rendent plus lourde mon agonie».

Cette vision effrayante des prêtres infidèles à leur mission est un des messages de Dieu à ses âmes privilégiées de notre époque contemporaine. Le développement de l’impiété et de l’indifférence religieuse a été si spectaculaire parce que des prêtres se sont montrés inférieurs à leur mission. Indignité dans leurs mœurs, dans leur pitié ou par le dévoiement de la doctrine. La mission de Padre Pio va être en grande partie une sorte de défi lancé au rationalisme moderne et à l’incroyance.

En mai 1919 était arrivé au couvent de San Giovanni Rotondo un nouveau frère, le père Placido da San Marco in Lamis. Sans doute avait-il été envoyé à San Giovanni Rotondo par le père provincial pour assister le Padre dans les gestes de la vie quotidienne et les déplacements que ses plaies aux mains et aux pieds rendaient difficiles. Après de multiples demandes, et arguant finalement d’un ordre du père provincial lui-même, le père Placido parvint à photographier Padre Pio, les mains découvertes croisées sur la poitrine, les stigmates bien visibles. C’est à la même époque, le vendredi 9 Mai 1919, que paraissait dans les colonnes d’un grand quotidien romain, Il Giornale d’Italia, le premier article consacré au Padre Pio. On signalait déjà sa réputation de clairvoyance, son don de bilocation, ses extases et bien sûr les stigmates. Bientôt des envoyés du Vatican viendront au couvent. San Giovanni Rotondo deviendra pour les fidèles un havre du surnaturel.

Une telle presse, favorable ou non, avait fait se multiplier en quelques semaines les groupes de pèlerins. Au couvent, les prêtres commençaient à manquer pour entendre les confessions.

Cette campagne de presse, non orchestrée pourtant, ces mouvements de foule inquiétaient les autorités civiles de la région. Le 28 Juin, le préfet Foggia envoyait un rapport à la direction générale de la sécurité publique, le préfet indiquait que l’ordre public était respecté malgré l’arrivée de trois à quatre cents pèlerins par jour, mais si on tentait d’éloigner Padre pio, comme le bruit en courait déjà, on pouvait craindre de violentes réactions de mécontentement de la part de la population du bourg. Le préfet de Foggia adoptait une attitude prudente, non hostile. C’est bien plutôt de l’Eglise, ou plus exactement de certaines autorités ecclésiastiques et d’elles seules, que vont venir les suspicions, les difficultés et finalement la persécution.

Jamais stigmatisé – hormis peut-être Thérèse Neumann – n’aura subi autant d’examens cliniques de ses plaies surnaturelles que Padre Pio. Au terme de cinq examens médicaux en l’espace de quinze mois, le Docteur Romanelli concluait : « Les blessures de Padre Pio ne peuvent pas être classées, par leurs caractéristiques et par leur cours clinique, parmi les lésions chirurgicales communes et elles ont bien une autre origine et une cause que je ne connais pas.»

Mais, c’était là l’avis d’un chef de service d’un petit hôpital de province, lié de longue date avec les capucins. Il avait effectué ces visites à la demande du provincial de l’ordre. Plus solennelle fut la visite demandée par le procurateur et commissaire général de l’ordre au docteur Amico Bignami, professeur de pathologie interne à l’université de Rome. Il concluait ainsi son rapport : «…Les lésions décrites ont commencé comme phénomènes pathologiques (nécroses névrotiques multiples de la peau) et ont peut-être inconsciemment et par un phénomène de suggestion été complétées dans leur symétrie et maintenues artificiellement avec un moyen clinique, par exemple avec de la teinture d’iode.»

L’accusation était grave. Cette visite faite «au nom du Saint-Office» se concluait par un rapport désastreux. Le docteur Romanelli s’étonnera de l’incohérence de son confrère romain. Un troisième médecin examina Padre Pio, à cette même époque. Le chirurgien Giorgio Festa procèdera à plusieurs examens. En 1933, il publiera un ouvrage, tra i misteri della Scienza e le luci della Fede, première étude scientifique complète sur les stigmates de Padre Pio. Dès sa première visite, en octobre 1919, la conviction de Festa était faite : les plaies étaient bien d’origine surnaturelle. Il n’avait noté chez le religieux aucun trouble nerveux et sa psycho-motricité était normale. L’autosuggestion, comme origine des stigmates, était contredite ici par le bon état psychique du sujet. En outre la netteté des plaies et leur non-évolution clinique étaient inexplicables. Ni rougeur, ni gonflement autour des plaies ne pouvaient laisser présager une dégradation ou une amélioration de leur état. Leur constance après tant de mois était un défi pour la science.

Plus que la polémique sur les stigmates, c’était la campagne de presse de l’été 1919 qui avait provoqué une affluence de pèlerins à San giovanni Rotondo. Tous voulaient voir il santo, baiser ses stigmates, assister à sa messe, se confesser à lui. Ils attendaient parfois dix à quinze jours avant de pouvoir se confesser au Padre. Bien vite il fallut instaurer ce qu’on appela le «tour», une liste d’attente avec des numéros. La rumeur s’était répandue que Padre Pio lisait à l’intérieur des âmes – elle sera confirmée des milliers de fois par des pénitents. Souvent, il aidait ceux qui se confessaient à lui en leur rappelant, avec précision, tel péché commis dans le passé. Ce don de clairvoyance étonnait toujours ceux qui étaient ainsi «découverts» dans le secret du confessionnal. Étaient étonnés aussi ceux qui, se confessant à lui en une langue étrangère, constataient qu’ils étaients parfaitement compris et qu’ils comprenaient ce que le Padre leur disait !

Cette célébrité soudaine que connaissait le couvent, l’afflux de pèlerins et d’aumônes déplaisaient à une certaine partie du clergé, mécontent de voir des fidèles et leurs oboles lui échapper. Commença alors une campagne de dénigrement et de calomnies.

Le 16 Mai 1923 se tint une réunion de la congrégation du Saint-Office. Cette fois, sous la forme d’un décret solennel et rendu public, une condamnation ferme et officielle fut prononcée. Certes, la foi ou l’intégrité de la conduite de Padre Pio n’étaient pas mises en cause dans cette déclaration, aucune peine canonique ne le frappait personnellement, mais le caractère surnaturel des grâces et des charismes qu’il avait reçus était nié. Ordre était donné au Padre de «célébrer la messe non plus en public et à heure fixe mais de la célébrer dans la chapelle du couvent : il n’est permis à personne d’y assister».

Cinq mille personnes se trouvèrent rassemblées devant les portes du couvent. On pouvait craindre le pire. Le père Ignazio comprit qu’il était imprudent d’attiser encore le mécontentement de la foule. Le soir même, il télégraphiait au provincial qu’il lui était impossible de maintenir la mesure demandée. Dès le lendemain, Padre Pio put à nouveau célébrer dans l’église.

L’ordre de transfert du Padre Pio parvint au couvent le 8 Août. Aussitôt ce fut une agitation extrême. Des barricades avaient été dressées. A Rome on s’impatientait. Les déclarations et l’avertissement de l’année 1924 ne bouleversèrent en rien la vie du couvent. L’indication de la suspension du transfert ne signifiait pas pour autant que les autorités ecclésiastiques étaient revenues sur leur jugement.

Depuis plusieurs année, Padre Pio songeait à créer un hôpital à San Giovanni Rotondo. La générosité d’un ami de Padre Pio, Don Giuseppe Orlando et les multiples offrandes des fidèles permirent l’achat et l’aménagement d’un ancien couvent de Clarisses. En Janvier 1925, cet hôpital d’un nouveau genre ouvrait ses portes. Les riches payaient pour les pauvres, les fidèles bien portant de Padre Pio payaient par leur offrande pour les plus démunis. Les pauvres payaient leur séjour à l’hôpital par l’offrande de leurs douleurs physiques au Seigneur. Les médecins et infirmiers donnaient de leur temps et de leur savoir-faire gratuitement, en sacrifice. Beau circuit de la charité chrétienne ! Chacun était concerné, à sa manière, par sa présence, par son travail ou par ses dons, chacun participait à sa mesure et à sa place, à l’oeuvre commune de charité.

Des guérisons inexpliquées pouvaient apparemment rendre inutile la construction d’un hôpital. Pourquoi soigner médicalement si Padre Pio guérissait miraculeusement ? C’était là un raisonnement simpliste que Padre Pio lui-même a toujours contredit. Combien de fois n’a-til pas conseillé à des gens qui venaient le consulter d’aller se faire opérer ! Les grâces de guérison, les miracles ne sont pas là pour se substituer à la médecine mais sont une réponse à une demande précise, pour récompenser un acte de foi, témoigner de la bonté de Dieu et aussi servir un plus grand bien encore que la guérison elle-même : rénover l’âme et faire triompher la foi. Une autre raison justifiait la construction d’un hôpital par le moine thaumaturge : «Dans chaque malade, il y a Jésus qui souffre», disait-il souvent.

Au cours de l’été 1943, après leur débarquement en Sicile, les Alliés firent subir un intense bombardement à la Calabre pour faire reculer les troupes allemandes qui y avaient pris position. C’est à ce moment de la guerre que survint un des cas de bilocation des plus célèbres parce que attesté par de nombreux témoins : «De nombreux pilotes de l’aviation anglo-américaine, de différentes nationalités (anglais, américains, polonais, palestiniens) et de diverses religions (catholiques, orthodoxes, musulmans, protestants, juifs), ont confirmé une bilocation de Padre Pio. Durant la dernière guerre, à chaque fois qu’ils survolaient la région pour exécuter des bombardements, ils voyaient en l’air un frère qui, tendant ses mains blessées, leur interdisait de lâcher leurs bombes. Sur la cité de Padre Pio, pas une seule bombe ne tomba… La guerre finie, venant à San Giovanni Rotondo, ces aviateurs reconnurent dans Padre Pio ‘avec une absolue certitude’ ce frère qu’ils avaient rencontré et vu au cours de leurs vols.»

La constitution de groupes de prière est une des initiatives les plus spectaculaires de Padre Pio. L’origine en remonte à l’époque de la guerre et ils existent aujourd’hui encore, répandus sur les cinq continents. Le pape Pie XII avait lancé l’idée. Padre Pio fut le premier à répondre à cet appel en invitant ses innombrables fidèles, d’Italie et d’ailleurs, à répondre à la pressante injonction du Saint-Père.

Le 19 Mars 1965, Padre Pio dut s’aliter. Pendant trois jours il ne put célébrer la messe. Jour et nuit il avait besoin d’une aide. Pendant près de deux mois ce fut une souffrance longue et quasi ininterrompue. Le 3 Mai enfin, le frère aux stigmates avait surmonté l’état de faiblesse consécutif à une grippe. Il put continuer son apostolat à l’autel et au confessionnal. Il scrutait les âmes, les aidait à se délivrer du poids de leurs fautes. – Si vous réussissez à vaincre la tentation, disait-il, celle-ci produit l’effet de la lessive sur le linge sale.

C’était un homme épuisé que les pèlerins du Gargano approchaient en ces dernières années. Durant l’année 1967, Padre Pio a confessé quelque 15 000 femmes et 10 000 hommes (soit près de 70 personnes par jour) ! Comment ne pas songer à un autre confesseur, saint Jean-Marie Baptiste Vianney qui fut pendant quarante et une années curé d’Ars, petite paroisse des Dombes : «Ce sont environ douze heures dans le froid de l’hiver, seize heures dans la chaleur moite de l’été que M. Vianney, «prisonnier des âmes», passe chaque jour, dans les années 1850, enfermé entre les planches de bois de son confessionnal.» Padre Pio et, avant lui, le curé d’Ars attiraient les foules à leur confessionnal parce qu’ils s’y montraient d’une clairvoyance surnaturelle. Ils lisaient dans les âmes de leurs pénitents, les aidaient à avouer leurs fautes et les réconciliaient avec Dieu sans pour autant faire preuve d’une faiblesse coupable. Au tribunal de la pénitence, ils étaient comme la figure du Christ de Justice et de miséricorde.

A partir du 24 Mars 1968 Padre Pio ne se déplaça plus que dans un fauteuil roulant. Ses derniers mois furent un long calvaire. Le 23 Septembre 1968 à 2 heures 30 Padre Pio expira doucement, sans un bruit, le visage serein et un rosaire entre les mains. Ses frères de religion se rendirent compte alors qu’il n’avait plus les stigmates.

«… Lors des funérailles, alors que son cadavre reposait déjà dans la crypte, la foule de fervents réunis au dehors chanta des cantiques particulièrement aimés du Padre Pio. Soudain, on entendit des exclamations de joie : le Padre Pio apparaissait, souriant, le visage tourné vers la gauche, sur la vitre de ce qui avait été sa cellule ! On voyait nettement sa bure, jusqu’au ventre, et la cordelière, tels que je les avais vus. Aux cris de Miraculo de la foule, le père gardien du couvent dépêcha un moine sur les lieux. Et ce dernier revint avec l’information incroyable : le Padre apparaissait sur la vitre. Alors, pour donner une bonne leçon de réalisme à tous ceux qu’il pouvait considérer comme des exaltés, des fanatiques, il donna l’ordre d’ouvritr la fenêtre de la cellule du Padre et de tendre un drap blanc. Eh bien ! après un ‘Ah’ de déception de la foule, retentirent soudain des ‘Oh ! Oh !’ joyeux et amusés : la ‘photo vivante’ du Padre apparaissait à la fois sur toutes les vitres de cette façade du couvent de Sainte-Marie-des-Grâces.»

Le nihil obstat permettant l’ouverture officielle de la cause de béatification n’est intervenu officiellement que le 20 Mars 1983. Un tribunal ecclésiastique a été constitué. Il est chargé d’instruire «le procès informatif sur la vie et les vertus du serviteur de Dieu, Padre Pio da Pietrelcina»…

AB

Sources :

Padre Pio le stigmatisé’, Yves Chiron,
Avec l’aimable autorisation des Editions. Perrin

1 Le chiffre 5 marque la vie de Padre Pio :

Né la 5e année du centenaire de St François dont on lui donna le prénom au baptême, dans le 5e mois de l’année, le 25e jour (5×5), à 5 heures de l’après-midi.
Il vivait avec 5 capucins sous la protection de saint Pie V (fête le 5e jour du 5e mois de l’année).
Pio habitait avec 5 prêtres, sa cellule portait le n°5…

PioCerc

“En l’honneur de la Très Sainte Trinité,
pour l’exaltation de la foi catholique
et le développement de la vie chrétienne,
avec l’autorité de Notre-Seigneur Jésus-Christ,
des saints Apôtres Pierre et Paul et la Nôtre,
après avoir longuement réfléchi,
invoqué plusieurs fois l’aide divine,
et écouté l’avis de nombreux frères dans l’épiscopat,
nous déclarons et définissons SAINT
le Bienheureux Pio de Pietrelcina
et l’inscrivons au catalogue des Saints
et établissons que, dans toute l’Eglise,
il soit dévotement honoré parmi les Saints.
Au nom du Père, du Fils et du Saint Esprit”.

Sa Sainteté le Pape, Jean-Paul II
Place Saint Pierre le 16 Juin 2002