Le théorème de la mélancolie, crise des sens et crise des valeurs.

« Le monde n’a plus de sens, je suis sans valeur », disent les déprimés. La lutte des classes — affirme-t-on — n’est plus le moteur de l’histoire ; histoire dont Francis Fukuyama a révélé qu’elle serait achevée.

« Les grands systèmes sont morts. Nous ne nous tromperons plus avec Sartre, c’est juré », proclament, les yeux dans les yeux, face au poster de Raymond Aron, les Bouvard et Pécuchet « post-modernes ». Il y a bien un danger, celui d’une société duale, d’un pays à deux vitesses (rien à voir, nous dit-on, avec le concept ringard de « classes sociales »), mais un peu de solidarité sans doute permettra d’y échapper. Tel est le malaise. Une situation immobilisée, figée, comme dans le film Les Visiteurs du soir, par une sorte de maléfice. Simple effet de montage idéologique en réalité, qu’on pourrait aisément dissiper.

D’où partir ? Xavier Bichat ouvre un corps, en 1795, et invente la médecine anatomo-clinique. Cent ans après, Sigmund Freud ouvre un rêve et découvre l’inconscient. Que faudrait-il ouvrir pour trouver la clé symbolique de cette fin de siècle ? C’est peut-être à partir du suicide d’un chômeur que se révèle le mieux la violence latente d’une autre inconscience (1), le méconnu social. Le suicide d’un chômeur, un crime avec préméditation. « Je n’ai pas de valeur, la vie n’a plus de sens », le parler vrai du déprimé relie par cette équation mystérieuse deux variables fondamentales. Dans tout système de valeurs, la mort est inscrite. La mort par suicide. A cause d’un mot, un seul parfois — « lâche », « vieux », « moche » — qui touche en plein coeur. C’est que l’image du moi est cotée, classée à l’intérieur d’un système de références que la reconnaissance d’un groupe confirme. Et l’aiguille indiquant à chaque instant l’estime de soi oscille terriblement vite entre l’infini de l’assurance et le zéro de la dépression. Les sociétés s’opposent par les valeurs qu’elles affichent : liberté-égalité-fraternité contre travail-famille-patrie. Mais dans la plupart des cas, c’est sur les pièces de monnaie que ces valeurs sont inscrites. A même l’argent. Formidable aveu. Inespéré. Le virus est dans l’antibiotique. Les valeurs inscrites sur le symbole même de la valeur d’échange.

Les valeurs inculquées dissimulent la valeur, structure d’ordre, toile de fond, pour l’identification d’un être à un chiffre (être premier de classe ou numéro un dans son entreprise), invisiblement tatoué. Depuis toujours, le loup de la valeur est dans la bergerie du désir, dans le placard des familles. « Le cuistre savant se prosterne devant l’imbécile cousu d’or […] Que vois-je là ? De l’or, ce jaune, précieux et brillant métal ! […] Ce peu d’or suffirait à rendre blanc le noir ; beau, le laid ; juste, l’injuste ; noble, l’infâme ; jeune, le vieux ; vaillant, le lâche (2). » De tout temps, la valeur, l’argent, a été une forme d’équivalence, généralisée, de conversion des valeurs. Dans l’hypocrisie, c’est-à-dire dans l’illusion.

Lorsque, comme c’est le cas aujourd’hui, la valeur suprême devient la performance et en fin de compte une somme d’argent qui résume cela, toute espérance (ou toute illusion) disparaît. La mort peut n’être alors, en toute logique, qu’une formalité en quelque sorte administrative, pour régulariser sa situation. On peut s’identifier à n’importe quoi, une position, un chiffre. Dès lors, se sentir démonétisé, une pièce de monnaie dévaluée, c’est ne plus être. A l’école, la terreur d’être le dernier, le bonnet d’âne d’autrefois, le loser maintenant.

Dès le lycée, on est classé, et dès le départ « être bon élève » signifie « être aimé du prof ». Un classement qui conditionne les relations humaines, inclut, intègre au groupe ou exclut (cf. le suicide des lycéens japonais qui n’ont pas eu accès à la bonne université, celle à laquelle les destinaient leurs parents). Les enseignants font ce qu’ils peuvent, et il n’est pas toujours facile d’être un passeur (donneur de sens) ; encore faut-il veiller à ne pas être un mépriseur, un distributeur de classements, de valeur. Valeur qui s’imprimera et restera prête à bondir. Toute une vie. La valeur classe puis exclut, la valeur tue.

La déprime est déjà là, en germe. D’autant que l’école est toujours marquée par une forte inégalité de chances selon l’origine sociale des enfants (3). Parallèlement, dans les lycées, dans les entreprises se poursuit un apprentissage dont on ne parle jamais, celui de la vie en groupe. Il n’y a pas que le surmoi, il y a aussi un « surnous » : l’idéologie du groupe. Etre accepté, intégré dans un groupe, c’est avoir obtenu que les membres de ce groupe ferment les yeux sur nos incongruités. Avoir négocié pour cela. Les groupes et les familles se soudent sur cette complicité (comme Mme Verdurin prête à accepter n’importe quoi, même « le plus immoral », pourvu que cela se passe dans le groupe). La vie quotidienne dans les entreprises. Une idéologie — « la communication » — prétend donner du sens aux individus, le moyen de neutraliser leurs peurs ; alors que la finalité réelle, c’est vendre bien sûr, pour que, en danger de mort du fait de la concurrence, l’entreprise survive. Les idéologies d’entreprise, dérisoirement qualifiées de « cultures d’entreprise », ou de « citoyennetés d’entreprise », sont porteuses d’une violence feutrée. « Est seulement valorisé le discours axé sur la culture de l’excellence, la logique de guerre économique (4). » Le manager performant « doit s’investir lui-même tout entier et y vouer toute la passion dont il est capable, dans sa double dimension, corps et âme, physique et psychique (5) »…

Le thème de la performance, l’obsession de gagner, la métaphore sportive (lire, page 24, l’article de Jean-François Bourg) sont d’ailleurs largement utilisés dans la publicité des firmes pharmaceutiques. « Retrouver très vite le goût d’agir, la volonté d’entreprendre » est le message d’un « antidépresseur de la vie active (6) ». Discours repris et amplifié par les médias.

Pour y résister, il faut disposer d’une conviction forte. Suffisamment forte pour démonter le plus puissant appareil de manipulation. Si aliénant que les plus avisés, les plus prémunis, peuvent s’y laisser prendre. « L’arme absolue », disait l’ancien président français Georges Pompidou. Le discours médiatique est censé fournir les paroles les plus neutres possible pour ratisser au plus large. Une langue de bois qui fait patte de velours, mais ne pardonne pas à ceux qui refusent sa problématique (7).

Tout se brise sur l’arrogance des grands médias. On nous dit, on nous répète : « Les idéologies sont mortes, soyons pragmatiques (8). » Les idéologies ne sont ni mortes ni molles, mais terriblement vivantes, et dures, et meurtrières. Simplement, et par définition, elles sont invisibles. De fausses évidences jamais remises en question (9). La valeur sans le sens. Et qui rend « fou » — le déprimé vend la mèche — ou qui tue. Le risque de suicide est quatre fois plus élevé lorsqu’on a perdu son emploi. Le voilà, le grand dessein : une société dont les valeurs seraient telles que ce genre de suicide n’aurait plus lieu. Si la valeur, l’argent, un nombre, devient, en désespoir de cause, la valeur, plus d’espoir (ou plus d’illusion). La caractéristique des montages idéologiques, c’est qu’insidieusement ils distribuent des rôles.

Le vrai film d’horreur : vous — votre histoire — transformé en image de synthèse par un montage pervers. Dans L’Etre et le Néant, à propos du regard de l’autre, Jean-Paul Sartre parle d’« hémorragie ». C’est d’une hémorragie de sens qu’il s’agit, dans une société qui « fuit ». Par ses valeurs. Trouées. Comment s’en sortir ?

Peut-être faudrait-il déjà, dans un groupe, avoir le courage de ne pas être dans le ton. La valeur, à ses propres yeux, d’un individu fluctue comme les cours de la Bourse. Les dieux sont morts, la révolution est, pour un temps, impossible et les golden boys sont fatigués. C’est le yuppie syndrome, cette dépression masquée qui tient en échec médecins, virologues, immunologistes et psychiatres. Pendant des millénaires, l’esclavage a été considéré comme conforme aux « lois éternelles de la nature ». Ceux qui refusaient cette « normalité » étaient qualifiés de rêveurs, d’utopistes. Ils étaient « irréalistes » — voire « délirants »… Et puis l’esclavage a été aboli. La lutte des classes demeure le moteur de l’histoire mais, on le sait maintenant, l’angoisse des individus est le carburant de ce moteur.

(1) Cf. Max Dorra, « La double inconscience », in Le Masque et le Rêve, Flammarion, Paris, 1994, p. 145.
(2) Shakespeare, Timon d’Athènes, OEuvres complètes, Tome II, Pléiade, Gallimard, Paris, 1959, p. 1223.
(3) En 1994, les enfants d’ouvriers avaient six fois moins de chances d’obtenir le bac C que les enfants de cadres supérieurs et de professions libérales (ils en avaient douze fois moins dix ans auparavant). Lire, pages 16 et 17, l’article de Claude Julien.
(4) Riccardo Petrella, « L’évangile de la compétitivité. Malheur aux faibles et aux exclus », Le Monde diplomatique, septembre 1991.
(5) Enquête auprès de grandes entreprises d’origine américaine, in Nicole Aubert, Vincent de Gaulejac, Le Coût de l’excellence, Le Seuil, Paris, 1991.
(6) Alain Ehrenberg, Le Culte de la performance, Calmann-Lévy, Paris, 1991, p. 260.
(7) « Le marché ne retient et ne recycle que les « vérités » vendables… Ce qui n’est pas montré sur TF 1 n’existe pas » (Etienne Mougeotte, cité par Jean-Claude Guillebaud, La Trahison des Lumières. Enquête sur le désarroi contemporain, Le Seuil, Paris, 1995, pp. 238 et 239).
(8) Lire Roger Lesgards, « L’élite et son « pragmatisme », Le Monde diplomatique, avril 1995.
(9) « Le capitalisme ne peut s’effondrer, c’est l’état naturel de la société. La démocratie n’est pas l’état naturel de la société. Le marché, oui. » Alain Minc, Cambio 16, Madrid, 5 décembre 1994, cité in « La pensée unique », Ignacio Ramonet, Le Monde diplomatique, janvier 1995.

 

Source : Copyright © 1996 INA/Le Monde diplomatique MAX DORRA