Albert Jacquard est toujours vivant !

Intervention d’Albert Jacquard
au congrès ICEM pédagogie Freinet
Août 1996 Valbonne Sofia-Antipolis. 

Nous vivons finalement un moment formidable. Quelle chance ils ont ceux qui entrent dans la vie maintenant ! Il est habituel de dire que nous vivons un siècle, un millénaire : un millénaire c’est vrai cela dure mille ans, mais un siècle c’est faux, car un siècle n’a aucune raison de durer 100 ans. Etymologiquement, un siècle est une longue période entre deux événements: ce que l’on appelle par exemple le XVIIIème siècle a duré 75 ans, entre la mort de Louis XIV et la Révolution. Le XIXème siècle a duré 125 ans, entre la révolution de 89 et la guerre de 14. Le XXème siècle a duré 75 ans, entre la guerre de 14 et la chute du mur de Berlin. Que durera le XXIème siècle ? C’est à nous de le décider.

Le XVIII ème siècle a été le siècle de la victoire des philosophes, le XIX ème a été la victoire des maîtres de ?????? qui avaient beaucoup plus de puissance que les hommes politiques, le XXème siècle a été le siècle du triomphe des économistes, le XXIème sera le triomphe de qui ? Pour l’instant, ceux qui sont en train de gagner ce sont les banquiers. On ne nous parle que de fric, et ce pourrait être la victoire d’autre chose que des banquiers, cela dépend de nous, cela dépend de ce que nous allons dire aux enfants dont nous sommes responsables. Quoi qu’on fasse, le monde est en train de changer, il va être différent.

Quand je suis né, il y avait deux milliards d’hommes, aujourd’hui il y en a presque 6 milliards : j’appartiens à la première génération dont l’effectif est triplé entre son arrivée et son départ, et cela va encore doubler. Nous vivons ce que l’on peut appeler une dérive des continents humains ; il ne faut pas représenter la terre comme un géographe avec des superficies, il faut représenter la terre comme un démographe avec les surfaces de la carte proportionnelles aux populations : alors on s’aperçoit que le Canada est tout petit, la Sibérie toute petite, et que l’Inde est immense. Dès que je serai ministre de l’Education Nationale, (ce qui n’est pas prévu tout à fait pour demain), je fais supprimer toutes les cartes, tous les planisphères géographiques car ils donnent une idée très fausse de ce qu’est la terre: on imagine un Groenland très grand, mais on s’en fout de la taille du Groenland, ce qu’il faut, c’est voir que le Bangladesh est grand. Je mettrai donc la carte démographique des populations des nations du monde, aujourd’hui et demain : la Chine aura pratiquement été multipliée par 2,5, l’Amérique par 2, l’Afrique par 3.

C’est à ce monde là qu’il faut se préparer; l’Afrique aura deux milliards d’habitants. Le SIDA va corriger de 200 millions de personnes les prévisions de la population de l’Afrique, le SIDA ne sert à rien ! De même une ‘bonne guerre’ : prenez le Rwanda : il y avait 3,5 millions d’habitants il y a 25 ans, il y en avait 7 millions juste avant les événements et maintenant 6,5 millions et si cela recommence, ils seront 13 millions. Donc la terre de demain aura une répartition des hommes complètement différente, il y aura des pulsions migratoires formidables, c’est à cela qu’il faut se préparer.

Et puis les pouvoirs que nous nous sommes donnés sont en train de transformer le sort des hommes. L’aventure de Prométhée c’était un rêve, une utopie, maintenant c’est devenu une réalité: oui, le monde, nous le dominons autour de nous; bien sûr il y a des contraintes.

Pensez qu’en l’espace d’un siècle, d’un demi-siècle, notre pouvoir a été multiplié par des coefficients fabuleux, qu’on a pratiquement supprimé le travail, quelle chance ! Depuis des siècles, on se disait “un jour, peut-être qu’il y aura des machines qui feront le travail des hommes, vivement que cela vienne!” Aujourd’hui c’est presque là. Alors on dit c’est la crise : il n’y a plus de travail, mais tant mieux ! On transforme cette victoire contre la malédiction du travail, en une espèce de défaite pour la plupart des hommes. On devrait dire “il n’y a plus de travail, quelle chance ! on va pouvoir passer aux choses sérieuses.

On est sur terre pour travailler ? on est sur terre pour quoi ? Bien sûr les philosophes, les théologiens donnent des réponses. Il se trouve qu’aujourd’hui le scientifique peut en donner. Oh pas “la réponse” mais il peut au moins orienter la réflexion de celui qui se dirait “que vais-je faire de ces cent années de vie qui me sont données ?” Et la réponse que je vais vous proposer est au point de départ de toute réflexion. Qu’est-ce que je suis ? Je suis un animal : il suffit d’aller à 6 millions d’années en arrière pour être le cousin du chimpanzé, de 500 millions d’années pour être le cousin des poissons etc….ou comme le disait François d’Assise “mes frères les oiseaux” mais il disait encore quelque chose de plus beau, “ma petite soeur l’eau”.

Si je remonte ma généalogie très loin, jusqu’à 15 milliards, juste après le big bang, je m’aperçois que j’ai une généalogie qui d’un côté donne moi, et d’un autre la goutte d’eau. Je suis un morceau de l’univers, ou comme le dit joliment Hubert Reeves “je suis une poussière d’étoiles”. En moi, il n’y a que des atomes que l’on trouve partout, des atomes de silicium, de carbone… Je suis un caillou parmi d’autres, mais pas n’importe lequel, et pour retrouver ma dignité il faut que je raconte certaines précisions de mon histoire
Mon histoire, quand est-ce qu’elle commence ? Elle ne commence pas avec l’origine de l’homme car il n’y a pas d’origine de l’homme, avec l’origine de la vie… il n’y a pas d’origine de la vie, la seule origine qu’on pourrait évoquer, et encore elle est bien mythique, ce serait celle de l’univers et du fameux big bang.

Vous savez que l’on s’en approche, mais on ne peut pas l’atteindre, (on en est à 10-10 seconde près mais on ne peut pas l’atteindre et on sait qu’on n’atteindra jamais le big bang) mais on peut très bien savoir en quel état était l’univers 300.000 ans après le big bang. Cet univers n’était pas beau du tout, il était raté, il était homogène, c’était pour reprendre une phrase d’Hubert Reeves “une purée sans grumeaux”, c’était une bouillie. Mais il se trouve que dans cette bouillie, il y avait des éléments qui étaient soumis à des forces (gravitation, force électromagnétique, force nucléaire).

Ces forces, et c’est le mystère de notre univers, agissant simultanément, ont un effet global qui est de faire apparaître des grumeaux dans la purée, des structures de plus en plus complexes, c’est à dire de plus en plus riches et avec des éléments qui ont des interactions de plus en plus soutenues. Cette complexité aboutit au fait que ces structures ont des pouvoirs inattendus. C’est là le coeur du raisonnement et c’est exactement le problème de la pédagogie: à partir du moment où, dans une structure, il y a la complexité elle a des pouvoirs qui ne pouvaient pas être pris: on fait apparaître un pouvoir global qui n’est pas du tout la somme des pouvoirs des éléments. C’est pourquoi je lutte contre la fameuse addition, et que je dis à l’école primaire, ne faites plus d’additions, c’est une erreur fondamentale d’optique sur la réalité de l’univers, nous sommes dans un univers où il n’y a jamais d’additions, il y a toujours des interactions: nous ne sommes pas dans un univers du “plus”, nous sommes dans un univers du “ET”.

Pour le faire comprendre aux enfants, je leur dis: “un monsieur “plus” une dame, 3,50 mètres, un monsieur “ET” une dame c’est autre chose de mieux qu’une addition.” Nous sommes dans un univers du ET: le premier jour où je suis ministre de l’éducation, je fais supprimer l’addition. Le ET dans l’univers c’est des noyaux d’hydrogène qui s’assemblent pour faire de l’hélium, puis de l’hélium cela fait du carbone etc… peu à peu on voit de la complexité apparaître, et chaque fois un pouvoir nouveau apparaît. Imaginez que vous êtes un hélium, vous ne pouvez pas imaginer ce que c’est que d’être un carbone, et pourtant il suffit de 3 héliums pour faire un carbone : l’hélium ne sait rien faire, le carbone sait faire beaucoup de choses, parce que, il a fallu ET, il y a eu interaction, apparition du neuf. Nous sommes dans un univers qui fait apparaître du neuf tout le temps.

Seulement, cela ne va pas vite, au bout de quinze milliards d’années ce n’est pas allé bien loin, sauf chez nous sur la Terre, et probablement en d’autres endroits aussi, avec un certain nombre de chances, de coïncidences, la bonne distance au soleil, la bonne masse sur la terre etc… il y a de l’eau, des océans, il y a de l’inertie qui arrivent, alors il se passa des petits quelques choses dans les cornues qu’étaient les océans il y a 3,5 milliards d’années, cela mettait en branle toutes sortes d’interactions, et les molécules peu à peu se créèrent. Elles avaient des pouvoirs, mais ils disparaissaient le jour où la molécule était cassée.

Jusqu’au jour où est apparue une molécule pas très compliquée que vous connaissez bien, l’ADN. Que sait faire l’ADN ? Elle sait dire non au pouvoir destructeur du temps. En effet l’ADN sait faire un double d’elle même: elle a les deux brins qui se séparent, chacun reconstitue le brin complémentaire.. Il y avait un, il y a 2, il y a 4, 8 et par conséquent l’ADN est pratiquement immortel puisque l’information que comporte un brin d’ADN ne peut pratiquement pas disparaître. Vous cassez un ADN, vous le détruisez, ce n’est pas grave, il a eu le temps de faire un double. Du coup l’ADN a accumulé les pouvoirs, en particulier des recettes de fabrication de protéines, et puis les protéines se sont mises autour, ce qui a créé des interactions, cela a mis en place des métabolismes, cela se met à respirer, à digérer, à réagir.

On dit “c’est vivant”, mais il n’y a aucune raison d’employer le mot Vie, simplement c’est hyper- complexe. C’est choquant de supprimer le concept de Vie, mais je crois que c’est un concept inutile, il y a continuité, et c’est beaucoup plus beau, dans la complexité. La différence entre la bactérie et le caillou, c’est que la bactérie est infiniment plus complexe que le caillou, mais les forces qui jouent à l’intérieur de l’un et de l’autre sont les mêmes. Et puis les bactéries se dédoublent, 1,2, 4, 8 etc…. cela crée du nombre mais cela ne crée pas du monde.

Un événement est apparu, il y a un peu moins d’un milliard d’années, c’est l’apparition de deux bactéries ratées qui n’étaient pas fichues de se dédoubler: alors elles se sont mises à deux pour en faire une troisième: cela s’appelle la procréation et c’est probablement l’élément majeur de tout ce qui s’est passé sur la terre. Alors du coup, au lieu de faire du nombre on fait du monde. Quand on se met à deux pour en faire un troisième, on fait n’importe quoi puisqu’il faut se couper en deux.

Comme le disait si bien Aristote “un individu qui est un être indivisible ne peut pas avoir deux sources” donc nous n’avons qu’une source: le père ou la mère? et nous vivons encore sur cette idée là que les pères sont plus importants que les mères. Le raisonnement vrai c’est que comme un individu est un être indivisible qui ne peut pas avoir deux sources, et comme nous avons deux sources, nous ne sommes pas des individus mais des “dividus”. Je suis un “dividu”, ne me coupez pas en deux vous me tueriez, mais quand je veux avoir un enfant, je me coupe en deux, je n’envoie que la moitié de moi-même, laquelle moitié ? je tire au sort à chaque fois et je fais tellement de tirages au sort que je fais n’importe quoi. Je vais chercher un spermatozoïde derrière la galaxie Machin, elle, elle est allée cherchée un ovule on ne sait trop où dans un autre univers, on a fait un enfant avec ça, donc on fait n’importe quoi.

Ce que fait la procréation, c’est qu’à chaque fois qu’on fait ce fameux troisième, on ne sait vraiment pas ce que l’on fait, on fait un autre, et comme cet autre est tout à fait différent, on est toujours étonné. Et à force de faire n’importe quoi, on fait de temps en temps, du pas tout à fait normal, de l’étrange, du raté. Là, il faut lutter fortement contre une idée qui imprègne notre société, l’idée que l’évolution du monde dit vivant a été menée par la sélection naturelle, c’est à dire qu’heureusement que la nature était là pour éliminer les ratés et donner la chance aux meilleurs: seulement cette théorie est fausse, ou en tout cas extrêmement partielle. Les grands bonds en avant de l’évolution ont été la victoire des “ratés”, c’est à dire de ceux qui n’étaient pas comme tout le monde, ceux qui ne savaient pas faire les choses que les autres savaient faire, et qui parfois savaient faire des choses que les autres ne savaient pas faire. C’est comme ça qu’un poisson est sorti de l’eau, qu’un primate est tombé des branches. Nous sommes des primates “ratés”.

On ne sait pas trop comment nos ancêtres se sont séparés des ancêtres des chimpanzés, mais on sait qu’une famille était à la fois l’ancêtre des uns et l’ancêtre des autres. Comment se fait-il que cela a divergé? Il a fallu que les mutations intervenues dans une branche soient différentes des mutations de l’autre, et qu’il n’y ait pas mise en commun des mutations.

Une des idées c’est que, peut-être, à l’époque, notre ancêtre à nous a été un mâle qui avait perdu son baculum (car tous les primates ont un os qu’on appelle le baculum, c’est un os dans le pénis et nous, nous n’avons pas de baculum). On peut imaginer que dans une famille de bons primates bien corrects est arrivé un garçon, un “pauvre type”, qui n’avait pas de baculum. Le voilà qui se console avec une cousine à lui, qui avait la vue basse, qui n’était pas très fine. C’est le constat que c’est probablement un handicap, un ratage, une malfaçon, qui est à l’origine d’une organisation. Les femelles ont perdu les poils de leur poitrine qui étaient tellement utiles pour allaiter le bébé qui pouvait s’agripper, c’est catastrophique.

Voilà qu’il y a un million d’années, quelques mutations ont multiplié par 10, 15 ou 20 le nombre de nos neurones. Au lieu d’avoir 5 milliards de neurones, nous en avons de l’ordre de 100 milliards. C’est catastrophique étant donné que le bassin de la mère n’est plus assez large et par conséquent le bébé ne peut pas passer. Cela a failli être la fin de notre espèce. On a trouvé une astuce, c’est de le faire naître au bout de neuf mois ce qui est évidemment trop tôt. On peut imaginer une maman chimpanzé venant voir sa cousine primate il y a un million d’années, et se disant “la pauvre, elle a toutes les malchances: ses pattes arrière n’agrippent pas les branches, son mec n’a même pas de baculum, sa poitrine n’a pas de poils, et voilà maintenant qu’elle donne naissance à un pauvre bébé qui n’a aucune autonomie, avec un crâne hypertrophié.” Et puis, il se trouve qu’on s’en est sorti quand même, et que ce qui était un handicap est devenu une chance.

Aujourd’hui, le regard que l’on doit porter sur un enfant, sur un petit d’homme qui a le crâne trop gros, c’est finalement un regard admiratif, car c’est grâce à ce handicap qu’il va avoir en lui l’objet le plus complexe qui soit: le cerveau humain, cent milliards de neurones, vingt millions de milliards de connexions.

Voilà mon histoire terminée: je suis parti du big bang où la complexité était relativement faible, et j’arrive au chef d’oeuvre, chef d’oeuvre qu’il a fallu quinze milliards d’années d’efforts pour réaliser. Et depuis quelques centaines de milliers d’années, j’ai pu porter un regard autre sur le monde, j’ai rêvé, j’ai réfléchi, mais surtout j’ai fait mieux: avec mon cerveau, j’ai inventé un langage, et un langage qui me permet de communiquer avec les autres. Et c’est là la clef, la clef de la communication, c’est la possibilité que nous avons, d’échanger avec l’autre. A partir du moment où on échange avec l’autre, on est en train de créer un objet plus complexe que soi.

Le seul objet plus complexe que chacun d’entre nous, c’est l’ensemble des hommes. Si cet ensemble est une foule, résultat d’une addition, vous plus moi, plus un autre, alors aucun intérêt. Mais si c’est un peuple résultant d’une interaction, vous et moi et l’autre, alors cet ensemble a des pouvoirs qu’aucun de nous ne possède mais dont chacun d’entre nous va profiter. C’est pour moi la véritable description de l’humanité, et par conséquent la véritable définition de chacun: qu’est-ce que je suis? Je suis un élément d’une structure qui me dépasse, cette structure étant l’ensemble des hommes. Et l’important est de faire que cette structure ait des pouvoirs que je n’ai pas et dont je vais profiter. C’est comme cela que l’on peut résoudre notre capacité à dire “je”.

Comment se fait-il que je dise “je” ? Je sais que je suis ; je suis capable de savoir que je suis, mais d’où ça me vient ? Cela vient de ce processus que j’ai évoquer, le processus du “et” qui fait que un atome de carbone fait de trois atomes d’hélium a des pouvoirs qui étaient inimaginables pour l’hélium. L’humanité a des pouvoirs qui sont inimaginables pour chacun de nous, isolé. J’existe grâce à mes contacts avec les autres: je suis les liens que je tisse. Le vrai “moi” est dans les liens que je suis capable d’avoir avec les autres, et ce que j’ai à faire dans la vie, c’est de créer ce tissage. Et pour y parvenir, il faut que j’aie appris à le faire. Et où est-ce que je vais apprendre à le faire? à l’école! Et c’est pourquoi “éducation”, ce beau mot, a une étymologie qui est constamment transformer. On pense qu'”éducation” vient d'”educare” qui veut dire “nourrir”, ce n’est pas inutile mais ce n’est pas l’objectif. La véritable étymologie c’est “educere” c’est-à-dire “conduire hors de”. Il faut qu’on me conduise hors de moi- même, pour que je sache que je deviendrai celui qui a des échanges avec l’autre. Et c’est ça l’objectif de l’école: prendre un enfant par la main veut dire: je vais t’apprendre à te construire grâce aux autres.

“Regarde toi de l’extérieur” et, paradoxalement, dire “je” c’est parler de soi à la troisième personne. Je suis les liens que je tisse. Enfin, grâce à un cheminement scientifique, aussi bien des physiciens, des astrophysiciens, des biologistes et des logiciens, on peut avoir un regard sur soi qui est émerveillant. Oui, je suis une merveille! il faut le dire. Et il faut le dire de tous. Et c’est cela qu’il faut dire aux enfants: “oui, tu es une merveille”. Et quand je vois tous ces gosses qui sortent du système scolaire en se disant “je suis sot”, là, c’est l’échec absolu du système, pas des pauvres gosses. Leur faire croire qu’ils sont des “cons”… Quelle horreur! ils ne le seront jamais, bien entendu.

Alors, me voici avec un projet pour la société de demain: le XXIème siècle a commencé il y a six ans, il faut faire des projets. Alors le projet qu’on nous propose (on c’est nos gouvernants) c’est de nous enrichir, c’est d’épuiser la planète, c’est idiot, c’est évidemment idiot, même physiquement impossible.

Un gouvernement fort intelligent, récemment, a dit: pour résoudre le chômage, il faudrait 4% de croissance. Il a oublié de faire une opération de prendre 1,04 à la puissance 30, ça fait presque 4. Alors pour résoudre le chômage il va falloir que nous ayons tous quatre voitures au lieu d’une, quatre machines à laver, qu’on consomme quatre fois plus d’électricité, quatre fois plus de pétrole, c’est physiquement impossible parce qu’il n’y aura plus de pétrole, nous sommes sur une terre finie, vide. Ce qui est proposé est profondément stupide.

Cela veut dire quoi la croissance? croissance de la consommation? Bien sûr, pour ceux qui ont moins que ce qu’il leur faudrait, oui, mais pour ceux qui ont trop déjà, surtout pas. Il faut raisonner autrement: qu’est-ce que j’ai à faire dans la vie? J’ai à échanger, et échanger cela ne coûte rien à la terre, tant mieux. Alors je vais échanger avec le maximum de gens. Et donc il faut un projet politique, dont l’objectif sera de favoriser les échanges, et c’est relativement facile: on va bien y arriver. Bien sûr il faut manger, il faut boire, il faut se transporter mais cela pourrait se faire à moindres frais, surtout en respectant plus les limites de la terre.

Etant donnés nos pouvoirs, nous pouvons détruire la terre; déjà maintenant on a mis en place une machine à détruire les richesses de la terre: c’est au plus tard dans soixante ans qu’il ne restera plus de pétrole sur la terre.

Est-ce qu’il ne faudrait pas très rapidement que l’ensemble des hommes de la terre considèrent que toutes les richesses non renouvelables que nous donne la terre une fois mais pas deux sont patrimoine commun de l’humanité, pour les hommes d’aujourd’hui comme pour les hommes de demain? donc on n’a pas le droit d’y toucher, on peut très bien se débrouiller sans. Le simple constat que les richesses non renouvelables doivent être respectées autant que les oeuvres d’art, qui sont patrimoine commun de l’humanité, ce constat-là ruine la logique du fameux néolibéralisme actuel.

Il faut inventer une planète autre et ce n’est pas facile. Je propose de faire un exercice de style sur un petit morceau de l’univers: la Méditerranée. Vous savez dans quel état est la Méditerranée? Aujourd’hui c’est 400 millions d’hommes autour: 170 millions pour les riches qui appartiennent à l’union européenne, et qui ont 19000$ de revenus par personne et par an. Les autres, 230 millions, ont 1900$ de revenus par personne et par an, dix fois moins.

Dans trente ans, les 170 millions de riches seront 175 millions, et les 230 millions de pauvres seront 350 millions: par conséquent, les pulsions migratoires, on n’a encore rien vu. La solution actuelle est : “vous voyez bien qu’il faut mettre un mur, vous voyez bien que ces gens- là ne sont pas comme nous, qu’il faut les empêcher de venir chez nous”.

Oui on peut mettre un mur, mais tout mur est appelé à s’écrouler un jour, et le jour où le mur s’effondrera nous aurons laissé à nos enfants un problème insoluble. La vraie solution c’est de commencer, ensemble, maintenant, à réfléchir comment on vivra dans trente ans, pour que ces différences de niveau de vie soient un petit peu moindres qu’aujourd’hui, et c’est pourquoi je propose de créer le plus rapidement possible la CCM, Communauté Culturelle Méditerranéenne. Et pour qu’un jour elle s’impose, il faut dire aux enfants “tu es Français, c’est bien, mais tu es Méditerranéen car dans ta tête l’essentiel vient de la Méditerranée : je suis un enfant de la Méditerranée. Qu’est-ce qu’on attend pour faire cette communauté ? En ce qui concerne Culturelle, voilà un beau projet pour l’Education: non pas unifier l’Education, non, ayons des cultures diverses, mais que ces cultures et ces systèmes éducatifs aient quelques points communs, un corps dur central qui fasse qu’il y ait un certain nombre de concepts communs, que l’histoire de la Méditerranée en particulier soit racontée de la même façon à tous, qu’on se rende compte à quel point nous sommes divers mais avec une pensée commune et que le coût du système éducatif soit mis en commun: les riches paient le système éducatif des pauvres et ce serait la meilleure façon de lutter contre l’excédent de naissances des pays pauvres. La seule solution pour lutter contre l’explosion démographique c’est l’Education

Les statistiques disent que les couples qui ont à peu près le niveau baccalauréat ou équivalent ont 2,5 enfants en moyenne; les couples qui n’ont pas d’éducation du tout ont 6 enfants. Dans les pays pauvres, on éduque certains mais pas les autres, alors ils ont des enfants: plus il y a d’enfants, plus le pays est pauvre, plus le pays est pauvre moins il a de système éducatif, c’est la spirale vicieuse. Comment en sortir? Faire payer le coût du système éducatif des pauvres par les riches. Et l’ayant fait pour la Méditerranée, on pourrait le faire pour le monde entier
L’objectif de tout homme c’est de sortir de lui-même, par conséquent d’être éduqué.

Il faut que ce devoir de tous les hommes soit mis en commun. C’est une éducation des hommes qui est payée par les hommes. Sur cette planète où le travail aura disparu parce qu’il y aura des machines, on ne parlera plus de chômage. On ne parle de chômage que parce qu’on court bêtement derrière le travail. Moins il y a de travail mieux ça vaut, mais qu’on passe aux choses sérieuses qui sont d’échanger. (J’emploie le mot travail dans le sens “trepalium = la torture”), la fille qui est au supermarché en train de taper des factures travaille, le type qui tape sur des pierres travaille, un instituteur ne travaille jamais, (l’instituteur qui estime qu’il travaille n’a qu’à faire un autre métier) il se fatigue, d’accord, il s’épuise mais il ne travaille pas. Quand on parle de travail, c’est tout ce qui est imposé, fatiguant, et qui est destructeur.

Mais à partir du moment où ce travail disparaît, il reste des fonctions, il reste cet échange, et dans un monde idéal, dans 1000 ans, 10.000 ans, on ne fera rien d’autre que d’aller à l’école. Il faut dire le contraire d’Yvan Illitch qui propose “une société sans école”, une société où tout est école car si je ne vais pas à l’école je perds mon temps, l’école sous toutes ses formes, l’école c’est la rencontre de l’autre.

Pour revenir à l’actualité, combien j’allais à l’école tous les soirs quand j’allais à St Bernard, que j’ai appris de choses en rencontrant ces gens qui ne sont pas comme moi, qui n’ont pas la même religion, qui n’ont même pas la même couleur… mais comme j’étais proche d’eux, comme ils savaient être proches de moi. J’en ai appris des choses avec Ababacar et tous les autres. J’apprenais à être un homme, et quand je pense à ce qu’on leur a fait, comment voulez vous que je ne sois pas en colère. En colère et triste, mais c’est grâce à eux, peut-être, que se produiront des événements, avant l’hiver, qui permettront d’avancer vers un peu plus de démocratie.

Au lieu de leur dire “merci”, on les fout dehors, on les méprise, on les relâche comme un chat avec une souris, c’est ignoble. Bien sûr, il y en a un qui est idiot, on le sait, c’est le ministre de l’intérieur, il y en a un qui est une brute, on ne le savait pas, il est premier ministre, et il y a aussi un hypocrite qui est derrière. Beaucoup de gens ont appris, le curé de St Bernard aussi a beaucoup appris, il était tout différent au bout de 15 jours et il le dit lui-même
Tout ce que je dis dans ce colloque peut sembler utopiste, lointain, mais j’ai l’impression d’être au coeur du problème des autres, et l’avantage de ce regard émerveillé sur moi-même, d’autres se retrouveront.

C’est fou d’être un homme, c’est extraordinaire, pas d’être vivant, une vie ce n’est pas important, mais une vie d’homme ça c’est fabuleux: je suis un chef d’oeuvre et je suis responsable de tous les chef- d’oeuvre qui m’entourent. Il y a de quoi faire comme programmes: alors laissons tomber tous ces programmes de domination, de compétition. Ne soyez pas compétitifs: remplacez la compétition par l’émulation, une école de la compétition est une école du suicide, alors que l’émulation c’est “l’autre est plus fort que moi, tant mieux”.

“Vous venez au lycée pour quoi faire?” Ils me répondent “pour préparer le bac”. Je leur dit “vous pouvez partir, vous n’avez rien à faire ici. Vous ne venez pas au lycée pour préparer le bac, vous venez au lycée pour devenir quelqu’un, quelqu’un de riche”. Quel est le rôle d’un examen ? c’est de vérifier qu’on a compris. Comprendre on n’y arrive jamais du premier coup, seulement souvent on croit avoir compris.

Celui qui lève la main en disant qu’il n’a pas compris, ce n’est pas le plus bête, c’est même celui qui fait preuve de plus d’intelligence puisqu’il a compris qu’il n’avait pas compris, et c’est cela le plus difficile à comprendre. Du coup de temps en temps, je crois avoir compris, alors je suis parti dans la vie en croyant avoir compris alors que je n’ai pas compris, ça peut me jouer un sale tour un jour : alors je vais passer un examen, et je m’aperçois que je ne réussis pas l’examen : je dois être très heureux en me disant “je croyais avoir compris et je n’ai pas compris, donc je recommence, je reviens en arrière”. Tandis que si je réussis mon examen, j’ai perdu mon temps. Les seuls examens utiles sont ceux qu’on rate, c’est d’une logique absolue. C’est comme cela qu’on progresse.

On voudrait que l’enfant ait compris: chaque erreur est révélatrice d’une erreur de l’enseignant, c’est tout.

Il nous faut vivre quotidiennement avec une vision lointaine d’une terre enfin vivable, digne de nous, et un projet politique qui est de dire à chacun “tu es trop merveilleux pour vouloir passer devant l’autre, tu n’as pas à être compétitif, tu as à être toi et enrichir tous les autres par ta présence. L’essentiel c’est que tu te saches riche.

Avec la compétition on fait croire à tout le monde qu’il n’est pas le meilleur. C’est pourquoi je lutte contre le sport tel qu’il est fait: le mot sport m’indique qu’il n’y a pas compétition, dès qu’il y a compétition il n’y a plus sport.

Prenez par exemple cette tribu africaine passionnée de football qui a ajouté une règle au jeu: dès qu’un joueur a marqué un but, il passe dans l’équipe d’en face, ce qui fait qu’au bout d’un quart d’heure les équipes sont à égalité et le spectacle mérite d’être regardé, sinon à quoi ça sert? Les handicapés, dans leurs jeux, eux, ne veulent pas gagner, ils veulent montrer qu’ils ont vaincu un handicap qu’ils avaient.

Le sport tel qu’il est présenté actuellement fait partie des poisons que l’on donne à nos enfants, toutes ces pages entières, ces télévisions qui ne montrent que des gens qui veulent arriver premiers. Quelle stupidité, par exemple, de tourner en rond au Castelet ou ailleurs, en mettant sa vie en péril, pour aller le plus vite possible: mais quand on tourne en rond, à quoi ça sert d’aller vite? Si Carl Lewis me disait: “tiens, Albert, on court un 100 mètres ensemble”. Je mettrais vite mes chaussures et je courrais avec lui; lui n’aura aucun souvenir, mais moi j’aurai un souvenir, c’est ça l’émulation et c’est le contraire de la compétition.

De même pour le Paris-Dakar, ma colère est élevée de penser qu’il y a des salauds qui dépensent des milliards pour démontrer qu’ils vont vite à Dakar en passant devant des populations qui crèvent de faim; d’aller de Paris à Dakar, c’est merveilleux, c’est formidable, à condition de dire bonjour à tous ceux qu’on rencontre.

Albert Jacquard

NDLR : Ce texte a été établi sur la base d’un enregistrement sonore. Veuillez nous excuser pour les erreurs éventuelles.